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Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]

Электронная книга - «Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]». Краткое содержание книги:

Compagnon forgeron, compagnon Faiseur, Alvin est de retour chez les siens. Mais quelle est sa tâche aujourd’hui ? « Je ne peux pas apprendre aux gens comment bâtir la Cité de Cristal si je ne sais pas moi-même de quoi il s’agit. »
La Cité de Cristal : la vision dans la tornade du lac Mizogan, en compagnie du prophète des Rouges. Si peu des chemins de sa vie y conduisent ; Peggy Larner — Peggy la torche — le sait bien.
Et l’ennemi de toujours choisit à présent des voies plus subtiles pour le détruire. Pièges, fuite, menaces, mensonges, délation, prison, tribunal, Alvin n’est-il pas condamné au renoncement ? Et le pire danger viendra peut-être de son frère Calvin, qui le jalouse au point de bientôt lui vouer une haine amère et décide de s’expatrier vers l’Ancien Monde afin de rencontrer Napoléon dont on sait le pouvoir redoutable
L’Amérique n’est-elle pas trop petite pour deux hommes aux talents en puissance si formidables ?
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Trop grand cas parce qu’il n’allait pas y avoir beaucoup de grâce et de beauté dans l’avenir d’Alvin ; et que ça lui plaise ou non, Peggy était liée à cet avenir.

Je me raconte des mensonges, se dit-elle. « Que ça me plaise ou non », tiens donc ! Si je le voulais, je pourrais laisser Alvin où il est et me moquer qu’il reste en prison, qu’il se noie dans l’Hio ou je ne sais quoi encore. Je suis liée à Alvin Smith parce que je l’aime, que j’aime ce qu’il peut devenir, et je veux participer à tout ce qu’il réalisera. Même si c’est difficile. Même si c’est malgracieux, grossier, ridicule.

Aussi se mit-elle en route pour Hatrack River, une étape à la fois.

Un beau jour, elle traversa Wheerwright dans le nord de l’Appalachie, au bord de l’Hio, pas très loin en amont du confluent avec la Hatrack. Si près de son village qu’elle aurait pu louer un chariot et prendre le dernier bac, misant sur le clair de lune et son talent de torche pour retourner chez elle sans encombre. Elle aurait pu si elle ne s’était pas arrêtée pour déjeuner dans un restaurant qu’elle connaissait déjà, où les produits étaient frais, la cuisine succulente et la compagnie de qualité – autant d’améliorations bienvenues après de longues journées passées sur la route.

Tandis qu’elle mangeait, elle entendit une espèce de tumulte dehors : une fanfare jouait, plutôt mal mais avec beaucoup d’enthousiasme, au milieu de cris et d’acclamations. « Une parade ? demanda-t-elle au serveur.

— Vous connaissez qu’les élections présidentielles sont seulement dans quèques semaines », répondit l’homme.

Elle le savait mais n’y avait guère prêté attention. Un candidat se présentait contre un autre pour un quelconque poste dans toutes les agglomérations qu’elle avait traversées, mais ça ne comptait pas beaucoup en regard de l’abolition de l’esclavage, sans parler de ses inquiétudes au sujet d’Alvin. Qui allait gagner ces élections lui était jusqu’à présent parfaitement égal. En Appalachie, comme dans les autres États esclavagistes, personne n’osait se présenter ouvertement contre l’esclavage – ce serait un bon pour un costume gratuit en plumes et goudron et une balade en train hors de la ville, voire pire, car les partisans de l’esclavage étaient profondément violents, et les opposants en majorité craintifs, incapables de s’unir. Pas encore.

« Une sorte de discours sur une estrade ? demanda-t-elle.

— M’est avis que c’est l’vieux Tippy-Canoe », répondit le serveur.

Elle blêmit en comprenant aussitôt de qui parlait l’homme. « Harrison ?

— M’est avis qu’il va gagner à Wheerwright. Mais pas plusse au sud, là où la tribu cherriky est joliment importante. Ils s’disent, les Cherrikys, qu’il va essayer d’les priver d’leurs droits. Il arrivera pas à grand-chose non plus en Irrakwa, c’est un pays d’Rouges. Mais, comprenez, les Blancs, ça leur plaît pas beaucoup qu’les Irrakwas soyent les maîtres du chemin d’fer et qu’les Cherrikys ouvrent des routes à péage dans les montagnes.

— Ils voteraient pour un assassin uniquement par jalousie ? »

Le serveur eut un léger sourire. « Y en a qui disent que c’est pas par rapport qu’un sorcier rouge a j’té un sort à Tippy-Canoe qu’il a fait quèque chose de mal. Les Rouges, ça s’fâche pour arien.

— Massacrer des milliers de femmes et d’enfants… c’est ridicule de se vexer pour si peu. »

Le serveur haussa les épaules. « J’peux pas m’permettre d’avoir des opinions personnelles en politique, m’dame. »

Mais elle voyait bien qu’il en avait, des opinions personnelles, et différentes des siennes.

Elle paya son repas – elle laissa d’ailleurs sur la table vingt-cinq sous pour le serveur, car elle ne voyait aucune raison de punir un homme dans son travail à cause de ses idées politiques – puis elle s’empressa de sortir pour en savoir davantage sur toute cette agitation. À quelques perches plus haut dans la rue, on avait transformé un chariot en tribune pavoisée aux couleurs rouge, blanc et bleu du drapeau des États-Unis. Pas trace du rouge et du vert de l’ancien drapeau de l’Appalachie indépendante, avant son rattachement à l’Union. Rien d’étonnant. C’étaient les couleurs des Cherrikys : rouge pour le peuple des Rouges, vert pour la forêt. Patrick Henry et Thomas Jefferson les avaient adoptées comme couleurs d’une Appalachie libre ; c’est pour ce drapeau qu’était mort George Washington. Mais aujourd’hui, même si d’autres politiciens évoquaient les anciennes fidélités, Harrison ne tenait guère à rappeler l’alliance entre les Rouges et les Blancs qui avait libéré l’Appalachie du roi installé à Camelot. Trop de sang sur les mains.

Des mains qui dégouttaient encore de sang alors qu’elles agrippaient le podium. Peggy, depuis le trottoir en bois de l’autre côté de la rue, regarda par-dessus les têtes pour observer le visage de William Henry Harrison ovationné par la foule. Elle observa d’abord ses yeux, comme une femme peut étudier un homme, pour juger de son caractère. Mais elle regarda vite plus profond, dans sa flamme de vie, pour voir les avenirs qui s’étendaient devant lui. Il n’avait aucun secret pour elle.

Elle vit que chacune des routes menait à sa victoire aux élections. Et il ne s’agissait pas d’une mince victoire. Son principal adversaire, un avocat malchanceux du nom d’Andrew Jackson dans le Tennizy, serait écrasé, humilié, avant d’endurer la charge honteuse de vice-président que le perdant principal de chaque élection était forcé d’occuper. Un système cruel, avait toujours pensé Peggy, l’équivalent politique d’une mise au pilori pendant quatre ans. Fait significatif, les deux candidats venaient des nouveaux États de l’Ouest ; plus significatif encore, tous deux venaient de territoires qui autorisaient l’esclavage. Les événements prenaient vraiment un tour sombre. Et ce qu’elle vit dans la tête de Harrison, les projets que ses acolytes politiques et lui comptaient mener à bien, n’arrangeaient rien, loin de là.

Leurs idées les plus extravagantes avaient peu de chances de réussir – seules quelques routes dans la flamme de vie de Harrison menaient à l’union qu’il espérait avec les Colonies de la Couronne : il ne serait jamais duc ; quel rêve pitoyable, se dit Peggy. Mais il réussirait bel et bien à détruire politiquement les Rouges en Irrakwa et en Cherrikie, parce que les Blancs, surtout dans l’Ouest, n’attendaient que ça : briser la puissance d’un peuple que Harrison osait traiter de sauvage. « Dieu n’a pas conduit la race chrétienne dans ce pays pour qu’elle le partage avec des païens et des barbares ! » braillait Tippy-Canoe, et la foule d’applaudir.

Harrison réussirait aussi à propager l’esclavage au-delà de ses limites actuelles ; il permettrait aux propriétaires esclavagistes d’amener leurs esclaves sur des terres dans les États libres, d’en rester les maîtres et de les forcer à travailler à leur profit – tant que le propriétaire continuerait de posséder un domaine dans un État esclavagiste et d’y voter. C’était précisément dans ce but que la plupart des partisans de Harrison le soutenaient. La question des Rouges allait porter Tippy-Canoe au pouvoir avec une forte majorité, mais ensuite ce serait celle de l’esclavage qui lui procurerait sa base politique au Congrès.

C’était insupportable. Elle le supporta pourtant, continua d’écouter au fil de l’après-midi les déclamations et les exhortations de Harrison qui levait régulièrement ses mains sanglantes vers le ciel pour que la foule se souvienne. « Moi, j’ai goûté à la colère perfide et aux pouvoirs occultes des hommes rouges, et je vais vous dire : si c’est là tout ce dont ils sont capables, alors très bien, parce que ce n’est pas grand-chose ! D’accord, j’ai du mal à garder une chemise propre…» Les spectateurs se mirent à rire, longuement, se lancèrent dans des variations sur les inconvénients d’une existence avec des mains couvertes de sang. «… et personne n’a envie de me prêter un mouchoir… – nouveaux éclats de rire – … mais on ne m’empêchera pas de vous dire la vérité, et on n’empêchera pas des chrétiens d’élire le seul homme qui affirme vouloir se dresser contre les traîtres rouges, les barbares qui s’habillent comme les Blancs mais projettent en secret de tout posséder comme ils possèdent déjà le chemin de fer, les routes de montagne à péage et…»

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