Le vicomte de Bragelonne Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:
– Où allez-vous?
– Chez M. Fouquet.
– Non pas, M. Fouquet est au jeu du roi. Que vous alliez chez M. Fouquet demain de bonne heure, c'est tout ce que vous pouvez faire.
– J'irai; merci!
– Bonne chance!
– Merci!
– Voilà une drôle d'histoire, murmura d'Artagnan, qui, après avoir quitté Baisemeaux, remonta lentement son escalier. Quel diable d'intérêt Aramis peut-il avoir à obliger ainsi Baisemeaux? Hein!… nous saurons cela un jour ou l'autre.
Chapitre XCVI – Le jeu du roi
Fouquet assistait, comme l'avait dit d'Artagnan, au jeu du roi.
Il semblait que le départ de Buckingham eût jeté du baume sur tous les cœurs ulcérés la veille.
Monsieur, rayonnant, faisait mille signaux affectueux à sa mère.
Le comte de Guiche ne pouvait se séparer de Buckingham, et, tout en jouant, il s'entretenait avec lui des éventualités de son voyage…
Buckingham, rêveur et affectueux comme un homme de cœur qui a pris son parti, écoutait le comte et adressait de temps en temps à Madame un regard de regrets et de tendresse éperdue.
La princesse, au sein de son enivrement, partageait encore sa pensée entre le roi, qui jouait avec elle, Monsieur, qui la raillait doucement sur des gains considérables, et de Guiche, qui témoignait une joie extravagante.
Quant à Buckingham, elle s'en occupait légèrement; pour elle, ce fugitif, ce banni était un souvenir, non plus un homme. Les cœurs légers sont ainsi faits; entiers au présent, ils rompent violemment avec tout ce qui peut déranger leurs petits calculs de bien-être égoïste. Madame se fût accommodée des sourires, des gentillesses, des soupirs de Buckingham présent; mais de loin, soupirer, sourire, s'agenouiller, à quoi bon?
Le vent du détroit, qui enlève les navires pesants, où balaie-t-il les soupirs? Le sait-on?
Le duc ne se dissimula point ce changement; son cœur en fut mortellement blessé.
Nature délicate, fière et susceptible de profond attachement, il maudit le jour où la passion était entrée dans son cœur. Les regards qu'il envoyait à Madame se refroidirent peu à peu au souffle glacial de sa pensée. Il ne pouvait mépriser encore, mais il fut assez fort pour imposer silence aux cris tumultueux de son cœur. À mesure que Madame devinait ce changement, elle redoublait d'activité pour recouvrer le rayonnement qui lui échappait; son esprit, timide et indécis d'abord, se fit jour en brillants éclats; il fallait à tout prix qu'elle fût remarquée par-dessus tout, par-dessus le roi lui-même. Elle le fut. Les reines, malgré leur dignité, le roi, malgré les respects de l'étiquette, furent éclipsés. Les reines, roides et guindées, dès l'abord, s'humanisèrent et rirent. Madame Henriette, reine mère, fut éblouie de cet éclat qui revenait sur sa race, grâce à l'esprit de la petite-fille de Henri IV. Le roi, si jaloux comme jeune homme, si jaloux comme roi de toutes les supériorités qui l'entouraient, ne put s'empêcher de rendre les armes à cette pétulance française dont l'humeur anglaise rehaussait encore l'énergie. Il fut saisi comme un enfant par cette radieuse beauté que suscitait l'esprit.
Les yeux de Madame lançaient des éclairs. La gaieté s'échappait de ses lèvres de pourpre comme la persuasion des lèvres du vieux Grec Nestor.
Autour des reines et du roi, toute la cour, soumise à ces enchantements, s'apercevait, pour la première fois, qu'on pouvait rire devant le plus grand roi du monde, comme des gens dignes d'être appelés les plus polis et les plus spirituels du monde.
Madame eut, dès ce soir, un succès capable d'étourdir quiconque n'eût pas pris naissance dans ces régions élevées qu'on appelle un trône et qui sont à l'abri de semblables vertiges, malgré leur hauteur. À partir de ce moment, Louis XIV regarda Madame comme un personnage.
Buckingham la regarda comme une coquette digne des plus cruels supplices.
De Guiche la regarda comme une divinité. Les courtisans, comme un astre dont la lumière devait devenir un foyer pour toute faveur, pour toute puissance.
Cependant Louis XIV, quelques années auparavant, n'avait pas seulement daigné donner la main à ce laideron pour un ballet.
Cependant Buckingham avait adoré cette coquette à deux genoux.
Cependant de Guiche avait regardé cette divinité comme une femme.
Cependant les courtisans n'avaient pas osé applaudir sur le passage de cet astre dans la crainte de déplaire au roi, à qui cet astre avait autrefois déplu.
Voilà ce qui se passait, dans cette mémorable soirée, au jeu du roi.
La jeune reine, quoique Espagnole et nièce d'Anne d'Autriche, aimait le roi et ne savait pas dissimuler.
Anne d'Autriche, observatrice, comme toute femme et impérieuse comme toute reine, sentit la puissance de Madame et s'inclina tout aussitôt.
Ce qui détermina la jeune reine à lever le siège et à rentrer chez elle.
À peine le roi fit-il attention à ce départ, malgré les symptômes affectés d'indisposition qui l'accompagnaient.
Fort des lois de l'étiquette qu'il commençait à introduire chez lui comme élément de toute relation, Louis XIV ne s'émut point; il offrit la main à Madame sans regarder Monsieur, son frère, et conduisit la jeune princesse jusqu'à la porte de son appartement.
On remarqua que, sur le seuil de la porte, Sa Majesté, libre de toute contrainte ou moins forte que la situation, laissa échapper un énorme soupir.
Les femmes, car elles remarquent tout, Mlle de Montalais, par exemple, ne manquèrent pas de dire à leurs compagnes:
– Le roi a soupiré.
– Madame a soupiré.
C'était vrai.
Madame avait soupiré sans bruit, mais avec un accompagnement bien plus dangereux pour le repos du roi.
Madame avait soupiré en fermant ses beaux yeux noirs, puis elle les avait rouverts, et, tout chargés qu'ils étaient d'une indicible tristesse, elle les avait relevés sur le roi, dont le visage, à ce moment, s'était empourpré visiblement.
Il résultait de cette rougeur, de ces soupirs échangés et de tout ce mouvement royal, que Montalais avait commis une indiscrétion, et que cette indiscrétion avait certainement affecté sa compagne, car Mlle de La Vallière, moins perspicace sans doute, pâlit quand rougit le roi, et, son service l'appelant chez Madame, entra toute tremblante derrière la princesse, sans songer à prendre les gants, ainsi que le cérémonial le voulait.
Il est vrai que cette provinciale pouvait alléguer pour excuse le trouble où la jetait la majesté royale. En effet, Mlle de La Vallière, tout occupée de refermer la porte, avait involontairement les yeux attachés sur le roi, qui marchait à reculons.
Le roi rentra dans la salle de jeu; il voulut parler à diverses personnes mais l'on put voir qu'il n'avait pas l'esprit fort présent. Il brouilla divers comptes dont profitèrent divers seigneurs qui avaient retenu ces habitudes depuis M. de Mazarin, mauvaise mémoire, mais bonne arithmétique.
Ainsi Manicamp, distrait personnage s'il en fut, que le lecteur ne s'y trompe pas, Manicamp, l'homme le plus honnête du monde, ramassa purement et simplement vingt mille livres qui traînaient sur le tapis et dont la propriété ne paraissait légitimement acquise à personne. Ainsi M. de Wardes, qui avait la tête un peu embarrassée par les affaires de la soirée, laissa-t-il soixante louis doubles qu'il avait gagnés à M. de Buckingham, et que celui-ci, incapable comme son père de salir ses mains avec une monnaie quelconque, abandonna au chandelier, ce chandelier dût il être vivant.