Le vicomte de Bragelonne Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:
– Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la Bastille. Là, j'espère, vous êtes nourri, logé; vous avez six mille livres de traitement.
– Soit.
– Bon an mal an, cinquante prisonniers qui, l'un dans l'autre, vous rapportent mille livres.
– Je n'en disconviens pas.
– C'est bien cinquante mille livres par an; vous occupez depuis trois ans, c'est donc cent cinquante mille livres que vous avez.
– Vous oubliez un détail, cher monsieur d'Artagnan.
– Lequel?
– C'est que, vous, vous avez reçu la charge de capitaine des mains du roi.
– Je le sais bien.
– Tandis que, moi, j'ai reçu celle de gouverneur de MM. Tremblay et Louvière.
– C'est juste, et Tremblay n'était pas homme à vous laisser sa charge pour rien.
– Oh! Louvière non plus. Il en résulte que j'ai donné soixante-quinze mille livres à Tremblay pour sa part.
– Joli! Et à Louvière?
– Autant.
– Tout de suite?
– Non pas, c'eût été impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutôt M. de Mazarin ne voulait pas paraître destituer ces deux gaillards issus de la barricade; il a donc souffert qu'ils fissent pour se retirer des conditions léonines.
– Quelles conditions?
– Frémissez!… trois années du revenu comme pot-de-vin.
– Diable! en sorte que les cent cinquante mille livres ont passé dans leurs mains?
– Juste.
– Et outre cela?
– Une somme de quinze mille écus ou cinquante mille pistoles, comme il vous plaira, en trois paiements.
– C'est exorbitant.
– Ce n'est pas tout.
– Allons donc!
– Faute à moi de remplir l'une des conditions, ces messieurs rentrent dans leur charge. On a fait signer cela au roi.
– C'est énorme, c'est incroyable!
– C'est comme cela.
– Je vous plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors, cher ami, pourquoi diable M. de Mazarin vous a-t-il accordé cette prétendue faveur? Il était plus simple de vous la refuser.
– Oh! oui! mais il a eu la main forcée par mon protecteur.
– Votre protecteur! qui cela?
– Parbleu! un de vos amis, M. d'Herblay.
– M. d'Herblay? Aramis?
– Aramis, précisément, il a été charmant pour moi.
– Charmant! de vous faire passer sous ces fourches?
– Écoutez donc! je voulais quitter le service du cardinal. M. d'Herblay parla pour moi à Louvière et à Tremblay; ils résistèrent; j'avais envie de la place, car je sais ce qu'elle peut donner; je m'ouvris à M. d'Herblay sur ma détresse: il m'offrit de répondre pour moi à chaque paiement.
– Bah! Aramis? Oh! vous me stupéfiez. Aramis répondit pour vous?
– En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louvière se démirent; j'ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque année de bénéfice à un de ces deux messieurs; chaque année aussi, en mai, M. d'Herblay vint lui-même à la Bastille m'apporter deux mille cinq cents pistoles pour distribuer à mes crocodiles.
– Alors, vous devez cent cinquante mille livres à Aramis?
– Eh! voilà mon désespoir, je ne lui en dois que cent mille.
– Je ne vous comprends pas parfaitement.
– Eh! sans doute, il n'est venu que deux ans. Mais aujourd’hui nous sommes le 31 mai, et il n'est pas venu, et c'est demain l'échéance, à midi. Et demain, si je n'ai pas payé, ces messieurs, aux termes du contrat, peuvent rentrer dans le marché; je serai dépouillé et j'aurai travaillé trois ans et donné deux cent cinquante mille livres pour rien, mon cher monsieur d'Artagnan, pour rien absolument.
– Voilà qui est curieux, murmura d'Artagnan.
– Concevez-vous maintenant que je puisse avoir un pli sur le front?
– Oh! oui.
– Concevez-vous que, malgré cette rondeur de fromage et cette fraîcheur de pomme d'api, malgré ces yeux brillants comme des charbons allumés, je sois arrivé à craindre de n'avoir plus même un fromage ni une pomme d'api à manger, et de n'avoir plus que des yeux pour pleurer?
– C'est désolant.
– Je suis donc venu à vous, monsieur d'Artagnan, car vous seul pouvez me tirer de peine.
– Comment cela?
– Vous connaissez l'abbé d'Herblay?
– Pardieu!
– Vous le connaissez mystérieux?
– Oh! oui.
– Vous pouvez me donner l'adresse de son presbytère, car j'ai cherché à Noisy-le-Sec, et il n'y est plus.
– Parbleu! il est évêque de Vannes.
– Vannes, en Bretagne?
– Oui.
Le petit homme se mit à s'arracher les cheveux.
– Hélas! dit-il, comment aller à Vannes d'ici demain à midi?… Je suis un homme perdu. Vannes! Vannes! criait Baisemeaux.
– Votre désespoir me fait mal. Écoutez donc, un évêque ne réside pas toujours; Mgr d'Herblay pourrait n'être pas si loin que vous le craignez.
– Oh! dites-moi son adresse.
– Je ne sais, mon ami.
– Décidément me voilà perdu! Je vais aller me jeter aux pieds du roi.
– Mais, Baisemeaux, vous m'étonnez; comment, la Bastille pouvant produire cinquante mille livres, n'avez-vous pas poussé la vis pour en faire produire cent mille?
– Parce que je suis un honnête homme, cher monsieur d'Artagnan, et que mes prisonniers sont nourris comme des potentats.
– Pardieu! vous voilà bien avancé; donnez-vous une bonne indigestion avec vos belles nourritures, et crevez-moi d'ici à demain midi.
– Cruel! il a le cœur de rire.
– Non, vous m'affligez… Voyons, Baisemeaux, avez-vous une parole d'honneur?
– Oh! capitaine!
– Eh bien! donnez-moi votre parole que vous n'ouvrirez la bouche à personne de ce que je vais vous dire.
– Jamais! jamais!
– Vous voulez mettre la main sur Aramis?
– À tout prix!
– Eh bien! allez trouver M. Fouquet.
– Quel rapport…
– Mais que vous êtes!… Où est Vannes?
– Dame!…
– Vannes est dans le diocèse de Belle-Île, ou Belle-Île dans le diocèse de Vannes. Belle-Île est à M. Fouquet: M. Fouquet a fait nommer M. d'Herblay à cet évêché.
– Vous m'ouvrez les yeux et vous me rendez la vie.
– Tant mieux. Allez donc dire tout simplement à M. Fouquet que vous désirez parler à M. d'Herblay.
– C'est vrai! c'est vrai! s'écria Baisemeaux transporté.
– Et, fit d'Artagnan en l'arrêtant avec un regard sévère, la parole d'honneur?
– Oh! sacrée! répliqua le petit homme en s'apprêtant à courir.