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Le vicomte de Bragelonne Tome II

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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– Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez à votre origine et à la destinée de votre âme! Les hommes de votre trempe sont faits pour aller jusqu'au dernier jour dans la plénitude de leurs facultés. Voyez ma vieille épée de La Rochelle, cette lame espagnole; elle servit trente ans aussi parfaite; un jour d'hiver, en tombant sur le marbre du Louvre, elle se cassa net, mon cher. On m'en a fait un couteau de chasse qui durera cent ans encore. Vous, Athos, avec votre loyauté, votre franchise, votre courage froid et votre instruction solide, vous êtes l'homme qu'il faut pour avertir et diriger les rois. Restez ici: M. Fouquet ne durera pas aussi longtemps que ma lame espagnole.

– Allons, dit Athos en souriant, voilà d'Artagnan qui, après m'avoir élevé aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du haut de l'Olympe et m'aplatit sur terre. J'ai des ambitions plus grandes, ami. Être ministre, être esclave, allons donc! Ne suis-je pas plus grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir entendu m'appeler quelquefois le grand Athos. Or, je vous défie, si j'étais ministre, de me confirmer cette épithète. Non, non, je ne me livre pas ainsi.

– Alors n'en parlons plus; abdiquez tout, même la fraternité!

– Oh! cher ami, c'est presque dur, ce que vous me dites là!

D'Artagnan serra vivement la main d'Athos.

– Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous, je suis à Paris.

– Eh bien! alors, je retournerai à Blois. Ce soir, vous me direz adieu; demain, au point du jour, je remonterai à cheval.

– Vous ne pouvez pas rentrer seul à votre hôtel; pourquoi n'avez-vous pas amené Grimaud?

– Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre vieux se fatigue aisément. Il est venu avec moi de Blois, et je l'ai forcé de garder le logis; car s'il lui fallait, pour reprendre haleine, remonter les quarante lieues qui nous séparent de Blois, il en mourrait sans se plaindre. Mais je tiens à mon Grimaud.

– Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau. Holà! quelqu'un!

Et d'Artagnan se pencha sur la rampe dorée. Sept ou huit têtes de mousquetaires apparurent.

– Quelqu'un de bonne volonté pour escorter M. le comte de La Fère, cria d'Artagnan.

– Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne saurais ainsi déranger des gentilshommes.

– J'escorterais bien Monsieur, dit quelqu'un, si je n'avais à parler à M. d'Artagnan.

– Qui est là? fit d'Artagnan en cherchant dans la pénombre.

– Moi, cher monsieur d'Artagnan.

– Dieu me pardonne, si ce n'est pas la voix de Baisemeaux!

– Moi-même, monsieur.

– Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous là dans la cour?

– J'attends vos ordres, mon cher monsieur d'Artagnan.

– Ah! malheureux que je suis, pensa d'Artagnan; c'est vrai, vous avez été prévenu pour une arrestation; mais venir vous-même au lieu d'envoyer un écuyer!

– Je suis venu parce que j'avais à vous parler.

– Et vous ne m'avez pas fait prévenir?

– J'attendais, dit timidement M. Baisemeaux.

– Je vous quitte. Adieu, d'Artagnan, fit Athos à son ami.

– Pas avant que je vous présente M. Baisemeaux de Montlezun, gouverneur du château de la Bastille.

Baisemeaux salua. Athos également.

– Mais vous devez vous connaître, ajouta d'Artagnan.

– J'ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos.

– Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec qui nous fîmes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal.

– Parfaitement, dit Athos en prenant congé avec affabilité.

– M. le comte de La Fère, qui avait nom de guerre Athos, dit d'Artagnan à l'oreille de Baisemeaux.

– Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit Baisemeaux.

– Précisément. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous?

– S'il vous plaît!

– D'abord, quant aux ordres, c'est fait, pas d'ordres. Le roi renonce à faire arrêter la personne en question.

– Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir.

– Comment, tant pis? s'écria d'Artagnan en riant.

– Sans doute, s'écria le gouverneur de la Bastille, mes prisonniers sont mes rentes, à moi.

– Eh! c'est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-là.

– Donc, pas d'ordres?

Et Baisemeaux soupira encore.

– C'est vous, reprit-il, qui avez une belle position: capitaine-lieutenant des mousquetaires!

– C'est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez à m'envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier château de France.

– Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux.

– Vous dites cela comme un pénitent, mordioux! Je changerai mes bénéfices contre les vôtres, si vous voulez?

– Ne parlons pas bénéfices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas me fendre l'âme.

– Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez peur d'être arrêté, vous qui gardez ceux qu'on arrête.

– Je regarde qu'on nous voit et qu'on nous entend, et qu'il serait plus sûr de causer à l'écart, si vous m'accordiez cette faveur.

– Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des airs contrits. Soyez à l'aise. Je ne mange pas crus des gouverneurs de la Bastille.

– Plût au Ciel!

– Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il fait un clair de lune superbe, et le long des chênes, sous les arbres, vous me conterez votre histoire lugubre. Venez.

Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras, comme il l'avait dit, et avec sa brusque bonhomie:

– Allons, flamberge au vent! dit-il, dégoisez. Baisemeaux, que voulez vous me dire?

– Ce sera bien long.

– Vous aimez donc mieux vous lamenter? M'est avis que ce sera plus long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres sur vos pigeons de la Bastille.

– Quand cela serait, cher monsieur d'Artagnan?

– Vous m'étonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous faites l'homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une glace, vous y verrez que vous êtes grassouillet, fleuri, gras et rond comme un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons allumés, et que, sans ce vilain pli que vous affectez de vous creuser au front, vous ne paraîtriez pas cinquante ans. Or, vous en avez soixante, hein?

– Tout cela est vrai…

– Pardieu! je le sais bien que c'est vrai, vrai comme les cinquante mille livres de bénéfice.

Le petit Baisemeaux frappa du pied.

– Là, là! dit d'Artagnan, je m'en vais vous faire votre compte; vous étiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille livres par an; vous les avez touchées douze ans, soit cent quarante mille livres.

– Douze mille livres! Êtes-vous fou! s'écria Baisemeaux Le vieux grigou n'a jamais donné que six mille, et les charges de la place allaient à six mille cinq cents. M. Colbert, qui m'avait fait rogner les six mille autres livres, daignait me faire toucher cinquante pistoles comme gratification. En sorte que, sans ce petit fief de Montlezun, qui donne douze mille livres, je n'eusse pas fait honneur à mes affaires.

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