Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Aussi prompt que lui, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, saisit son poignet d’une main et de l’autre la lame par le milieu. Et tandis qu’il broyait le poignet dans un effort de ses muscles tendus comme des fils d’acier, d’un geste brusque il arrachait l’arme aux doigts engourdis du spadassin.
Ceci fut rapide comme un éclair. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les rôles se trouvèrent renversés, et c’était Pardaillan qui maintenant se dressait, l’épée à la main, devant Bussi désarmé.
Tout autre que le chevalier eût profité de l’inappréciable force que lui donnait cette arme conquise pour tenter de se tirer du guêpier ou, tout au moins, de vendre chèrement sa vie. Mais Pardaillan, on le sait, n’avait pas les idées de tout le monde. Il avait décidé d’infliger à Bussi la leçon qu’il méritait, il s’était tracé une ligne de conduite sur ce point spécial, et il la suivait imperturbablement sans se soucier du reste, qui n’existait pas pour lui, tant qu’il n’aurait pas atteint son but.
Il verrait après.
Se voyant désarmé une fois de plus, mais pas de la même manière que les fois précédentes, Bussi-Leclerc croisa ses bras sur sa poitrine et, retrouvant sa bravoure accoutumée, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre railleuse, il grinça:
– Tue-moi! Tue-moi donc!
De la tête, furieusement, Pardaillan fit: non! et d’une voix claironnante:
– Jean Leclerc, tonna-t-il, j’ai voulu t’amener à cette suprême lâcheté de tirer le fer contre un homme désarmé. Et tu y es venu, parce que tu as l’âme d’un faquin. Cette épée, avec laquelle tu menaçais de me souffleter, tu es indigne de la porter.
– Et d’un geste violent, il brisait sur son genou la lame en deux et en jetait les tronçons aux pieds de Bussi-Leclerc, livide, écumant.
Et ceci encore apparaissait comme une bravade si folle que d’Espinosa murmura:
– Orgueil! orgueil! Cet homme est tout orgueil!
– Non, fit doucement Fausta, qui avait entendu. C’est un fou qui ne raisonne pas ses impulsions.
Ils se trompaient tous les deux.
Pardaillan reprenait de sa voix toujours éclatante:
– Jean Leclerc, j’ai tenu ton soufflet pour reçu. Je pourrais t’étrangler, tu ne pèses pas lourd dans mes mains. Je te fais grâce de la vie, Leclerc. Mais pour qu’il ne soit pas dit qu’une fois dans ma vie je n’ai pas rendu coup pour coup, ce soufflet, que tu as eu l’intention de me donner, je te le rends!…
En disant ces mots, il happait Bussi à la ceinture, le tirait à lui malgré sa résistance désespérée, et sa main gantée, largement ouverte, s’abattit à toute volée sur la joue du misérable qui alla rouler à quelques pas, étourdi par la violence du coup, à moitié évanoui de honte et de rage plus encore que par la douleur.
Cette exécution sommaire achevée, Pardaillan s’ébroua comme quelqu’un qui vient d’achever sa tâche, et du bout des doigts, avec des airs profondément dégoûtés, il enleva ses gants et les jeta, comme il eût jeté une ordure répugnante.
Ceci fait avec ce flegme imperturbable qui ne l’avait pas quitté durant toute cette scène, il se tourna vers Fausta et d’Espinosa et, son sourire le plus ingénu aux lèvres, il se dirigea droit sur eux.
Mais sans doute ses yeux parlaient un langage très explicite, car d’Espinosa, qui ne se souciait pas de subir une avanie semblable à celle de Bussi qu’on emportait hurlant de désespoir, se hâta de faire le signal attendu par les officiers qui commandaient les troupes.
À ce signal, longtemps attendu, les soldats s’ébranlèrent en même temps, dans toutes les directions, resserrant autour du chevalier le cordon de fer et d’acier qui l’emprisonnait.
Il lui fut impossible d’approcher du groupe au milieu duquel se tenaient Fausta et le grand inquisiteur. Il renonça à les poursuivre pour faire face à ce nouveau danger. Il comprenait que si la manœuvre des troupes se prolongeait, il lui serait bientôt impossible de faire un mouvement, et si la poussée formidable persistait aussi méthodique et obstinée, il risquait fort d’être pressé, étouffé, sans avoir pu esquisser un geste de défense. Il grommela, s’en prenant à lui-même de ce qui lui arrivait, comme il avait l’habitude de faire:
«Si seulement j’avais la dague que j’ai stupidement jetée après avoir estoqué ce taureau! Mais non, il a fallu que je fisse encore le dégoûté pour un peu de sang. Décidément, monsieur mon père avait bien raison de me répéter sans cesse que cette sensibilité excessive qui est la mienne me jouerait, tôt ou tard, un mauvais tour. Si j’avais écouté ses sages avis, je ne serais pas dans la situation où me voilà.»
Il eût aussi bien pu regretter l’épée de Bussi qu’il venait de briser à l’instant même. Mais il n’avait garde de le faire, et en cela il était logique avec lui-même. En effet, cette épée, il ne l’avait conquise que pour se donner la satisfaction d’en jeter les tronçons à la face du maître d’arme. C’était une satisfaction qui lui coûtait cher, mais tout se paye. L’essentiel était qu’il eût accompli jusqu’au bout ce qu’il avait résolu d’accomplir.
Cependant, malgré ses regrets et les invectives qu’il se dispensait généreusement, il observait les mouvements de ses assaillants avec cette froide lucidité qui engendrait chez lui les promptes résolutions, instantanément mises à exécution.
Se voyant serré de trop près, il résolut de se donner un peu d’air. Pour ce faire, il projeta ses poings en avant avec une régularité d’automate, une précision pour ainsi dire mécanique, une force décuplée par le désespoir de se voir irrémédiablement perdu, pivotant lentement sur lui-même, de façon à frapper alternativement chacune des unités les plus rapprochées du cercle qui se resserrait de plus en plus.
Et chacun de ses coups était suivi du bruit mat de la chair violemment heurtée, d’une plainte sourde, d’un gémissement, parfois d’un juron, parfois d’un cri étouffé. Et à chacun de ses coups un homme s’affaissait, était enlevé par ceux qui venaient derrière, passé de main en main, porté sur les derrières du cercle infernal où on s’efforçait de le ranimer.
Et pendant ce temps l’émeute déchaînée se déroulait comme un torrent impétueux. Partout, sur la piste, sur les gradins, sur le pavé de la place, dans les rues adjacentes, c’étaient des soldats aux prises avec le peuple excité, conduit, guidé par les hommes du duc de Castrana.
Partout c’était le choc du fer contre le fer, les coups de feu, le halètement rauque des corps à corps, les plaintes des blessés, les menaces terribles, les jurons intraduisibles, les cris de triomphe des vainqueurs et les hurlements désespérés des fuyards et, par-ci par là, couvrant l’effroyable tumulte, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, une formidable clameur éclatait, à la fois cris de ralliement et acclamation:
– Carlos! Carlos! Vive le roi Carlos!
Tout de suite Pardaillan remarqua qu’on le laissait patiemment user ses forces sans lui rendre ses coups. Les paroles de Bussi-Leclerc à Fausta lui revinrent à la mémoire et, en continuant son horrible besogne; il songea:
«Ils me veulent vivant!… J’imagine que Fausta et son digne allié, d’Espinosa, ont dû inventer à mon intention quelque supplice inédit, savamment combiné, quelque chose de bien atroce et de bien inhumain, et ils ne veulent pas que la mort puisse me soustraire aux tortures qu’ils ont résolu de m’infliger.»
Et comme ses bras, à force de servir de massues, sans arrêt ni repos, commençaient à éprouver une raideur inquiétante, il ajouta:
«Pourtant, ceux-ci ne vont pas se laisser assommer passivement jusqu’à ce que je sois à bout de souffle. Il faudra bien qu’ils se décident à rendre coup pour coup.»
Il raisonnait avec un calme admirable en semblable occurrence et il lui apparaissait que le mieux qui pût lui advenir c’était de recevoir quelque coup mortel qui l’arracherait au supplice qu’on lui réservait.
Il ne se trompait pas dans ses déductions. Les soldats, en effet, commençaient à s’énerver. Aux coups méthodiquement assénés par Pardaillan, ils répondirent par des horions décochés au petit bonheur. Quelques-uns, plus nerveux ou moins patients, allèrent jusqu’à le menacer de la pointe de leur épée. Il eût, sans nul doute, reçu le coup mortel qu’il souhaitait si une voix impérieuse n’avait arrêté net ces tentatives timides, en ordonnant: