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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]

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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]
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Ils descendirent jusqu’à la rivière et, comme ils approchaient, les loups cessèrent de hurler et se retirèrent furtivement. La peur les saisit à la vue de Gandalf sous la lune, et de Scadufax sa monture à la robe d’argent. Les cavaliers traversèrent sur l’îlot, sous le regard d’yeux blafards clignotant dans l’ombre des berges.

« Regardez ! dit Gandalf. Des amis ont œuvré ici. »

Et ils virent qu’au centre de l’îlot était érigé un monticule, entouré d’un anneau de pierres et planté de nombreuses lances.

« Ici gisent tous les Hommes de la Marche tombés dans les environs », dit Gandalf.

« Qu’ils trouvent ici le repos ! dit Éomer. Et puisse leur tertre se dresser encore longtemps, quand leurs lances seront pourries et mangées de rouille, pour veiller sur les Gués de l’Isen ! »

« Est-ce là votre œuvre également, Gandalf, mon ami ? demanda Théoden. Vous avez beaucoup accompli en un soir et une nuit ! »

« Avec l’aide de Scadufax – et de quelques autres, dit Gandalf. J’ai chevauché vite, et loin. Mais ici, auprès du tertre, je vous dirai ceci en guise de réconfort : les batailles des Gués ont fait beaucoup de morts, mais moins que la rumeur ne le suggérait. Il y eut plus de fuyards que de tués : je rassemblai tous ceux que je pus trouver. J’en envoyai certains rejoindre Erkenbrand, sous la conduite de Grimbold de l’Ouestfolde. Je demandai à d’autres de procéder à cet enterrement. Ils ont maintenant suivi votre maréchal, Elfhelm. Lui, je l’ai envoyé à Edoras avec de nombreux Cavaliers. Saruman, je le savais, avait déployé toutes ses forces contre vous, et ses serviteurs avaient abandonné toute autre mission pour converger vers la Gorge de Helm : les terres semblaient vides d’ennemis ; toutefois, je craignais que des chevaucheurs de loups et des pillards ne se rendent tout de même à Meduseld, pendant qu’elle n’était pas défendue. Mais maintenant, vous n’avez plus rien à craindre, je pense : votre maison sera là pour vous accueillir à votre retour. »

« Et je serai heureux de la revoir, dit Théoden, bien qu’à n’en pas douter, mon séjour là-bas doive maintenant être bref. »

Sur ce, ils firent leurs adieux à l’île et au tertre, franchirent la rivière et gravirent la berge opposée. Puis ils poursuivirent leur chevauchée, contents d’avoir quitté les sinistres Gués. Tandis qu’ils repartaient, le hurlement des loups éclata de nouveau.

Il y avait là une ancienne grand-route qui descendait d’Isengard jusqu’aux passages à gué. Elle suivait le cours de la rivière sur une certaine distance, sinuant vers l’est puis vers le nord ; mais elle finissait par s’en détourner pour aller droit vers les portes d’Isengard, lesquelles se trouvaient au pied des montagnes du côté ouest de la vallée, à seize mille ou plus de son embouchure. Ils suivirent cette route sans toutefois y chevaucher ; car sur les côtés, le sol était ferme et plat, couvert de gazon court et moelleux sur de nombreux milles à la ronde. Ils allaient à présent plus rapidement, et dès minuit, ils se trouvaient à près de cinq lieues des Gués. Puis ils s’arrêtèrent pour la nuit, car le Roi était las. Ils étaient parvenus au pied des Montagnes de Brume, et le val de Nan Curunír étendait ses longs bras pour les accueillir. Il était plongé dans l’obscurité, car la lune était descendue dans l’Ouest, et sa lumière était masquée par les collines. Mais de l’ombre profonde de la vallée montait un immense panache de fumée et de vapeur qui, en s’élevant, accrochait les derniers rayons de lune et se répandait en de miroitants tourbillons, noir et argent, sur le ciel étoilé.

« Que pensez-vous de cela, Gandalf ? demanda Aragorn. On dirait que tout le Val du Magicien est en flammes. »

« Il y a toujours une exhalaison au-dessus de cette vallée de nos jours, dit Éomer ; mais je n’avais encore rien vu de pareil. Ce sont des vapeurs et non de la fumée. Saruman doit mijoter quelque diablerie pour nous accueillir. Peut-être fait-il bouillir toutes les eaux de l’Isen ; cela expliquerait pourquoi la rivière est asséchée. »

« Peut-être bien, dit Gandalf. Nous saurons demain ce qu’il fait. Mais d’abord, reposons-nous un moment, autant que possible. »

Ils campèrent au bord de la rivière Isen ; son lit demeurait vide et silencieux. Certains d’entre eux dormirent quelques heures. Mais, tard dans la nuit, une clameur s’éleva chez les veilleurs, et tous furent tirés du sommeil. La lune avait disparu. Les étoiles brillaient au firmament ; mais une obscurité rampait au sol, plus noire que la nuit. Elle roulait vers eux, des deux côtés de la rivière, montant vers le nord.

« Restez où vous êtes ! ordonna Gandalf. Ne tirez aucune arme ! Attendez ! et le nuage passera à côté de vous ! »

Une brume se forma autour d’eux. Quelques étoiles scintillaient encore faiblement au-dessus de leurs têtes ; mais de chaque côté, s’élevèrent des murs de ténèbres impénétrables : ils étaient coincés dans un étroit passage entre deux tours d’ombre mouvante. Ils entendaient des voix, des chuchotements et des grognements, ainsi qu’un long et bruissant soupir ; la terre tremblait sous eux. Il leur sembla rester longtemps assis à attendre, saisis d’épouvante ; mais enfin, les ténèbres et la rumeur passèrent, et elles disparurent entre les bras des montagnes.

Loin au sud, sur la Ferté-au-Cor, les hommes entendirent un grand bruit en pleine nuit, comme un vent dans la vallée, et la terre trembla ; tous furent saisis de frayeur, et nul n’osa s’aventurer au-dehors. Mais au matin, ils sortirent et s’étonnèrent ; car les cadavres des Orques avaient disparu, de même que les arbres. Au bas de la vallée de la Gorge, l’herbe écrasée et piétinée avait un aspect terreux, comme si de géants bergers y avaient fait paître de grands troupeaux de bétail ; mais à un mille sous le Fossé, un immense trou avait été creusé dans le sol, et des pierres entassées sur le dessus. Les hommes conclurent que les Orques qu’ils avaient tués y avaient été inhumés ; mais nul ne put dire si les autres, qui s’étaient réfugiés dans le bois, se trouvaient avec eux, car personne ne mit jamais le pied sur cette butte. Le Mont de la Mort, l’a-t-on nommé par la suite ; et pas la moindre touffe d’herbe ne vint jamais à y pousser. Mais les étranges arbres ne furent jamais revus dans la Combe de la Gorge : à la faveur de la nuit, ils avaient regagné les lointaines vallées obscures de Fangorn. Ainsi, ils furent vengés des Orques.

Le roi et son escorte ne dormirent plus cette nuit-là ; mais ils ne virent et n’entendirent rien d’autre d’aussi singulier, hormis ceci : la voix de la rivière s’éveilla soudainement à côté d’eux. Un flot torrentiel déferla avec bruit sur les pierres ; et sitôt après qu’il fut passé, l’Isen coulait et bouillonnait de nouveau dans son lit comme elle l’avait toujours fait.

À l’aube, ils s’apprêtèrent à repartir. Le jour vint, gris et pâle, sans laisser voir le lever du soleil. Un épais brouillard planait au-dessus d’eux, et une vapeur enveloppait les terres environnantes. Ils chevauchèrent alors d’un pas lent, sur la grand-route même. Elle était large et dure, et bien entretenue. Sur leur gauche, le long bras des montagnes se dessinait vaguement à travers les brumes. Ils avaient pénétré dans Nan Curunír, le Val du Magicien. C’était une grande vallée abritée, dont la seule issue débouchait sur le sud. Elle avait autrefois été verdoyante et belle, et l’Isen la traversait, déjà profonde et forte avant même d’atteindre les plaines ; car elle était alimentée par bien des sources et des ruisseaux issus des collines pluvieuses, et tout alentour s’étendait jadis une terre féconde et souriante.

Elle était à présent bien différente. Quelques arpents sous les murailles d’Isengard étaient encore labourés par les esclaves de Saruman ; mais la plus grande partie de la vallée était devenue une jungle d’épines et de mauvaises herbes. Des ronces traînaient au sol ou escaladaient les buissons et les talus, formant des gîtes broussailleux où nichaient de petits animaux. Aucun arbre ne poussait là ; mais parmi les herbes touffues se voyaient encore les souches calcinées et tailladées d’anciens bosquets. C’était un triste pays, désormais silencieux, n’était la rumeur pierreuse de vifs cours d’eau. Fumées et vapeurs s’amoncelaient en de menaçants nuages et flottaient dans les creux. Les cavaliers ne disaient mot. Nombre d’entre eux doutaient dans leur cœur, se demandant vers quelle fin lugubre leur voyage les conduirait.

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