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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]

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Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]
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« Et quand nous y serons, que verrons-nous ? demanda Gimli. Vous le savez peut-être, mais moi, je ne saurais deviner. »

« Je ne le sais pas très bien moi-même, répondit le magicien. J’y étais hier, à la tombée de la nuit, mais il a pu se passer bien des choses depuis lors. Toutefois, je ne pense pas vous entendre dire que le voyage était vain – même s’il vous arrache aux Brillantes Cavernes d’Aglarond. »

Sortant enfin des arbres, la compagnie constata qu’elle était parvenue au bas de la Combe, où la route de la Gorge de Helm bifurquait, à l’est vers Edoras, et au nord vers les Gués de l’Isen. Comme ils passaient l’orée du bois, Legolas fit halte et regarda en arrière avec regret. Puis il poussa un cri soudain.

« Il y a des yeux ! dit-il. Des yeux qui regardent par ici dans l’ombre des branches ! Je n’ai jamais vu des yeux semblables. »

Les autres, surpris par son cri, s’arrêtèrent et firent volte-face ; mais Legolas se mit à rebrousser chemin.

« Non, non ! s’écria Gimli. Fais comme tu l’entends dans ta folie, mais laisse-moi d’abord descendre de ce cheval ! Je ne veux pas voir d’yeux ! »

« Halte, Legolas Vertefeuille ! dit Gandalf. Ne retournez pas sous les arbres, pas tout de suite ! Votre heure n’est pas venue. »

Et tandis même qu’il parlait, trois étranges formes sortirent du bois. Hautes de douze pieds ou plus, elles étaient aussi grandes que des trolls ; leurs corps robustes, solides comme de jeunes arbres, semblaient revêtus d’habits ou d’un cuir gris et brun très ajusté. Elles possédaient de longs membres, et des mains aux longs doigts ; leurs cheveux étaient raides, et leurs barbes d’un ton gris-vert semblable à de la mousse. Leurs yeux étaient graves, mais ceux-ci n’étaient pas tournés vers les cavaliers : ils fixaient le nord. Tout à coup, ils portèrent leurs longues mains à leur bouche et lancèrent de retentissants appels, clairs comme la sonnerie d’un cor, mais plus musicaux et plus variés. Les appels reçurent bientôt une réponse ; et se retournant à nouveau, les cavaliers virent s’approcher d’autres créatures de la même espèce, marchant dans l’herbe à grandes enjambées. Elles arrivaient du Nord en hâte, avec la démarche de hérons échassiers, la démarche mais non l’allure ; car leurs jambes aux longues foulées battaient plus vite que les ailes du héron. Les cavaliers crièrent tout haut leur étonnement, et certains posèrent la main sur leur poignée d’épée.

« Inutile de prendre vos armes, dit Gandalf. Ce ne sont que des bergers. Ils n’ont rien d’ennemis ; en fait, ils ne se soucient aucunement de nous. »

Il semblait bien que ce fût le cas ; car aussitôt, sans un regard en direction des cavaliers, les grandes créatures s’engouffrèrent dans le bois et disparurent.

« Des bergers ! fit Théoden. Où sont leurs troupeaux ? Que sont ces êtres, Gandalf ? Car il est clair que, pour vous en tout cas, ils n’ont rien d’étrange. »

« Ce sont les bergers des arbres, répondit Gandalf. Y a-t-il si longtemps que vous avez écouté les récits du coin du feu ? Il y a dans votre pays des enfants qui, des fils entrecroisés du conte, pourraient démêler la réponse à votre question. Ce sont des Ents que vous avez vus, ô Roi, des Ents de la Forêt de Fangorn, qu’en votre langue vous appelez le Bois d’Ent. Croyiez-vous que le nom avait été donné par pure fantaisie ? Non, Théoden, il en va tout autrement : pour eux, c’est vous qui n’êtes qu’un récit passager ; toutes les années depuis Eorl le Jeune jusqu’à Théoden le Vieux comptent pour peu de chose à leurs yeux ; et tous les exploits de votre maison ne sont que broutilles. »

Le roi resta muet. « Des Ents ! dit-il enfin. Des ombres des légendes anciennes, je crois commencer à comprendre le prodige des arbres. J’aurai vécu d’étranges jours. Longtemps nous avons élevé nos bêtes et cultivé nos champs, bâti nos maisons, façonné nos outils, ou chevauché au loin pour prendre part aux guerres de Minas Tirith. Cela, c’était pour nous la vie des Hommes, le train du monde. Nous n’avions cure de ce qui se trouvait au-delà des frontières de notre pays. Nos chansons nous parlent de ces choses, mais nous les oublions, et nous ne les apprenons plus qu’aux enfants, négligemment, par tradition. Et aujourd’hui, les chansons resurgissent parmi nous des endroits les plus étranges, et on les voit marcher sous nos yeux à la lumière du Soleil. »

« Vous devriez vous en réjouir, Théoden Roi, dit Gandalf. Car ce n’est plus simplement la vie des Hommes qui est de nos jours menacée, mais aussi celle des choses que vous preniez pour une affaire de légende. Vous n’êtes pas dépourvu d’alliés, bien que vous puissiez ne point les connaître. »

« Mais je devrais aussi m’en attrister, dit Théoden. Car quelle que soit la fortune de la guerre, ne doit-elle finir de telle sorte que bien des choses qui étaient belles et merveilleuses s’en iront à jamais de la Terre du Milieu ? »

« Cela se peut, dit Gandalf. Le mal de Sauron n’est pas entièrement remédiable, et on ne peut l’effacer comme s’il n’avait jamais été. Mais telle est la destinée de notre temps, et nous y sommes condamnés. Maintenant, allons-nous-en, et poursuivons le voyage entrepris ! »

La compagnie se détourna alors de la Combe et du bois, prenant la route des Gués. Legolas suivit à contrecœur. Le soleil s’était couché : déjà, il avait sombré derrière la lisière du monde ; mais lorsqu’ils quittèrent l’ombre des collines et eurent vue sur l’ouest et la Brèche du Rohan, le ciel rougeoyait encore, et une lumière ardente couvait sous les nuages flottants. Là, sombres sur l’arrière-fond, volaient et tournoyaient de nombreux oiseaux aux ailes noires. Certains passaient au-dessus de leurs têtes avec des cris mélancoliques, regagnant leurs demeures parmi les rochers.

« Les charognards se sont affairés partout sur le champ de bataille », dit Éomer.

Ils allaient à présent à un train modéré, et l’obscurité descendait sur les plaines environnantes. La lune alanguie montait, voguant vers sa plénitude ; et dans sa lumière froide et argentée, les ondoyantes prairies s’élevaient et retombaient comme une mer vaste et grise. Au bout de quatre heures de chevauchée, depuis la bifurcation de la route, ils approchèrent enfin des Gués. De longues pentes dévalaient rapidement vers un étroit bassin où la rivière s’épanchait dans des bas-fonds pierreux, entre de hautes terrasses herbues. Ils entendirent, portés par le vent, les hurlements de loups. Et leur cœur se serra, car ils savaient que de nombreux hommes étaient tombés au combat en ce lieu.

La route plongea entre deux talus gazonnés qui s’élevaient de part et d’autre, fendant la berge pour mieux se frayer un chemin jusqu’au bord de l’eau, et remontant ensuite de l’autre côté. Trois rangs de pierres plates étaient disposés en travers du cours d’eau, et des gués à chevaux ménagés entre eux, partant de chaque rive jusqu’à un îlot dénudé au milieu. Les cavaliers contemplèrent les passages du haut des pentes, et ce spectacle leur parut étrange ; car les Gués avaient toujours été remplis de la rumeur torrentielle des eaux sur les pierres, mais ils étaient à présent silencieux. Les bras du cours d’eau étaient presque à sec, un désert de galets et de sable gris.

« Cet endroit est devenu bien triste, dit Éomer. Quel mal afflige donc la rivière ? On ne compte plus les belles choses que Saruman a détruites : aurait-il même englouti les sources de l’Isen ? »

« Il semblerait que oui », dit Gandalf.

« Hélas ! dit Théoden. Doit-on passer par ici, où tant de nos valeureux Cavaliers sont dévorés par les charognards ? »

« C’est ici notre route, dit Gandalf. La perte de vos hommes est cruelle ; mais vous verrez qu’au moins, les loups des montagnes ne les dévorent pas. C’est de leurs amis les Orques qu’ils font ripaille : oui, ainsi va l’amitié chez ceux de cette espèce. Allons ! »

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