L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
— Pour tes dix-sept ans, dit-il. Je ne serai plus là… Maintenant rentrons.
Sa voix tremble. Bien plus que ce qu’il y a sous le papier de soie, j’aimerais savoir ce qu’il y a sous cette phrase. Mais il n’ajoutera rien : le sait-il lui-même ? Cependant j’ouvre le petit paquet qui pèse si lourd pour un si faible volume et je reste bouche bée… Quoi ? Ce n’est pas sérieux. Il y a là une montre d’or avec son bracelet d’or comme personne n’en a jamais eu dans la famille, où l’argent est sacré, où un tel cadeau — plus encore que les incendies — restera comme une preuve d’un dangereux égarement. Une preuve éblouissante et qui me fait ciller, très vite, sur des yeux troubles ! Encore une fois, je ne trouve pas de mots pour le remercier. J’essaie de l’embrasser, mais il me repousse doucement. En quelques secondes, son visage s’est pétrifié. Je n’aime pas ce souffle court. Ces mains crispées. Ces prunelles de verre. Cette mâchoire contractée, qu’il entr’ouvre un instant pour gronder :
— Céline, Céline, elle me hait parce que je suis un monstre. Mais je suis un monstre parce qu’elle me hait.
Il trébuche et se retient à mon épaule, où sa main reste posée, jusqu’à la maison. Mais là, dès le seuil, il me quitte brusquement pour regagner son bureau où, jusqu’au soir, il rangera, froissera, déchirera du papier. Hostile et farouche, je regagne la salle commune.
— Alors ? dit ma mère qui mange tranquillement. Qu’est-ce qu’il te voulait ?
Mon bracelet-montre, qui étincelle, répond pour moi. Mme Colu me happe le poignet, reste sidérée.
— Il est fou, dit-elle. Ça vaut au moins…
Le chiffre est trop gros pour lui sortir de la bouche. « Il est fou », répète-t-elle, si absorbée qu’elle oublie que je n’ai pas déjeuné. Elle a soudain l’air vague, le regard en dedans des gens que la réflexion creuse, qui commencent à aller au fond des choses. Inquiète, mais comblée, je tourne la main dans tous les sens, sous tous les angles ; je regarde luire mon bracelet. Ce qu’il vaut ? Je le sais. Il vaut douze ruches. Et, de I à XII, il marquera ses douze heures, comme le jardin montrait ses douze ruches. Et des milliers de secondes s’y poseront, toute ma vie comme des abeilles. Quelle pointe de lucidité, Papa, dans ton délire ! Tu as rendu ton miel inépuisable.
XXXIII
Deux comprimés pour lui, deux pour moi : je croyais pouvoir dormir tranquille et ce fut, en effet, d’un sommeil total, sans rêves — ce qu’on appelle chez nous « l’œil de glu », — que parvint à me tirer la sirène. Non sans mal : j’hésitai bien cinq minutes entre le cauchemar et la réalité. Mais la sirène, de ses grandes dents sonores, sciait la nuit comme une bille d’ébène. Soudain, elle me coupa en deux… Personne à gauche, personne à droite. Mais la porte ouverte, la lumière dans la salle et ma mère dans la glace, furtive, glissant vers la fenêtre sur de hâtives pantoufles. Le sommier fit raquette, m’expédia comme une balle, et, pieds nus, chemise et cheveux fuyants, j’arrivai dans la salle en criant :
— Où est Papa ? Où est Papa ?
— Ne t’affole donc pas, dit ma mère qui soulevait le rideau. Il est parti au Louroux depuis une bonne heure.
— Au Louroux ! Pourquoi au Louroux ?
Par les deux trous de ses remontoirs, le visage rond de la pendule me regardait fixement. L’aiguille se rapprochait du II. Et je m’étais couchée à neuf, harassée, les tempes battantes, espérant tout du gardénal. Quelle naïveté ! Ce demi-tour de cadran, j’allais le payer cher.
— Je viens de me relever, expliquait posément Mme Colu. Il y a un feu important au Louroux, d’où on a téléphoné pour réclamer du secours. Ralingue est venu tirer ton père du lit et ils sont partis ensemble vers minuit et demi. La sirène a hurlé à ce moment-là, mais tu n’as rien entendu : tu dormais comme un loir.
Je respirai un peu. Ralingue l’avait tiré du lit… et il s’agissait d’un incendie lointain, au Louroux. Après tout, il y a des feux naturels et il était parti bien souvent prêter main-forte à quelque commune voisine sans m’inquiéter. J’osai même penser : « Dans un sens, il va pouvoir se satisfaire un peu, sans faire de mal. » Mais non, non, il y avait trop de coïncidences, et la sirène hurlait toujours.
— Ont-ils besoin d’autres hommes ? Je me demande pourquoi ça recommence. Entends-tu comme on piétine ?… Mais où vas-tu ?
Des piétinements ! J’entendais même des appels. Toute mon angoisse revenait, décuplée. De neuf à douze, on peut faire beaucoup de choses et, notamment, la navette de Saint-Leup au Louroux. Or, dans la chambre, il y avait cette première preuve : deux points blancs par terre, deux cachets un peu délités. J’étais battue avec mes propres armes ! Il les avait bien mis dans sa bouche, les comprimés, avant de siffler son verre devant moi. Mais il les avait poussés sous sa lèvre supérieure ou dans un coin de joue en avalant seulement l’eau et, une fois partie cette idiote de Céline, il les avait tout bêtement recrachés. Sans plus réfléchir, je me jetai dehors, toujours en chemise et pieds nus. Autre preuve, preuve décisive : ce vélo, posé contre le mur et couvert de boue fraîche. D’ailleurs, on criait au bout de la rue, dont les portes claquaient les unes après les autres :
— Roulés… Il les a roulés ! Toute la compagnie est au Louroux, et c’est chez nous que ça brûle.
Un bond en arrière me rejeta dans les bras de ma mère, intriguée.
— Toi, tu sais quelque chose, dit-elle.
Je lui échappai, mais elle me rejoignit dans la chambre, où je m’habillai avec une telle hâte qu’une bride de ma combinaison céda et que j’arrachai la tirette de la fermeture éclair de mon blouson. Ma mère, que gagnait mon agitation, luttait de vitesse avec moi, enfilait ses bas en murmurant :
— Tu as peur qu’il en profite pour simuler un accident, pour se jeter dans le feu, hein ? Tout de même, il y a des moyens plus discrets. Mais peut-être a-t-il pensé qu’ainsi nous toucherions une pension.
Peut-être, en effet ! N’était-il pas capable du calcul le plus subtil — et le plus tendre — associé aux pires aberrations ? Un foudroyant point de côté me taraudait le flanc gauche. Harnachée la première, je me traînai vers la porte sans tenir compte des « Attends-moi » jetés par Mme Colu. La sirène montait, descendait, montait : elle finissait par faire partie de la nuit, et, à force de l’entendre, on ne la remarquait plus. Mais la rue retentissait de cris, de lourdes galopades, et un champignon de fumées rousses montait au-dessus des toits à l’assaut du ciel à peu près nettoyé par un « vent de haut ». Je courais sur la lueur, laissant ma mère loin derrière moi, et dépassai Julienne qui trottinait au coude à coude avec une autre voisine. Elle grinçait dans l’ombre : « Ça leur apprendra, aux Dagoutte ! Il n’y a pas une semaine que Simplet est rentré. » Et j’appris ainsi quelle était la victime condamnée par mon père à lui offrir son bûcher. La scierie ! Avec ses tonnes de bois en grume et ses piles de planchettes entassées les unes sur les autres pour le séchage ! Un étrange orgueil se tortillait en moi, parmi l’invective et la malédiction : comme il voyait grand ! Et pourtant je n’étais pas au bout du compte, il avait vu encore plus grand. À l’instant où j’arrivais au carrefour, une série d’explosions sourdes retentit sur la droite, du côté du garage Dussolin, contigu au parc à bois des Dagoutte. Une sorte de fusée s’éleva toute droite, illuminant le clocher, s’épanouit, se fragmenta, dispersa un parasol d’étoiles filantes comme la pièce maîtresse d’un feu d’artifice. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas d’un simulacre ! Des milliers de débris, verre, pierre et ferraille, projetés au loin par la déflagration, retombaient de toute part, fracassant les ardoises des toits, les poteries de cheminées. Quelque part dans la cohue qui commençait à s’entasser dans la rue des Franchises monta le hurlement d’une femme blessée. Puis une grande clameur : le dépôt de Butagaz, annexe du garage, venait de sauter.