L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
— Déjà toi !
— Déjà nous, fait M. Heaume qui s’avance sans discrétion derrière moi et siffle de saisissement devant le crâne nu qu’il n’a jamais vu.
— Excusez, dit Papa. Les coiffeurs affirment que le flambage conserve les cheveux. Mais il ne faut rien exagérer. J’ai voulu que ce soit fait au lance-flammes et voilà le résultat.
L’ironie ne parvient pas à masquer le son lugubre de sa voix et M. Heaume ne paraît pas du tout disposé à la goûter.
— Il y a un autre résultat dont je voulais vous parler, dit-il en me poussant vers le lit. Regardez-la. Ça devrait être frais comme une rose, gras comme une loche, gai comme un pinson, et ça donne ce mélancolique petit tas d’os. Je ne sais pas ce qui se passe ici, mais, en tout cas, c’est la gosse qui paie.
— Je sais, répond Papa. Je vais y mettre bon ordre.
Le ton, cette fois, est ferme, presque cassant. Mais les yeux sont noyés, le menton flasque ; la tête oscille, montrant sous tous ses aspects ce globe de peau grumeleuse et couturée qui ressemble à une carte de lune. Un petit doigt fouille dans le trou de l’oreille qui n’existe plus : on dirait qu’il s’enfonce dans le crâne, qu’il va toucher la cervelle.
— Je vous laisse dormir. Bonsoir ! fait M. Heaume.
Il me regarde, étonné : Papa s’est couché sur le côté, face au fur, sans répondre.
— Si je l’ai vexé, tant pis ! me souffle-t-il dans le couloir.
« Vexé » n’est pas le mot. Rien, je crois, ne pourrait plus vexer cet homme qui se hait. Mais, avec les meilleures intentions du monde, M. Heaume vient de l’enfoncer un peu plus dans le désespoir. La porte fermée, je le retrouve dans la même position. Il m’appelle sans se retourner :
— Céline !
Une main sur son front, une main sur sa nuque. Il ne bouge pas, il murmure :
— Heaume a raison : c’est toi qui paies. Quelle jeunesse nous t’aurons fait vivre !
Et plus bas, très bas :
— Je te demande pardon, Céline.
Une seule ressource ! Lutter contre mes yeux qui fondent, contre l’envie d’être grave et dire, malgré moi, sur le ton léger :
— Ça, pour me secouer, vous m’avez un peu secouée ! Mais j’ai de bons nerfs et puis…
Non, je n’éviterai pas le pincement au cœur, la goutte qui glisse le long du nez.
— … et puis on est des gens qui s’aiment.
Alors, brusquement, il se retourne et, pour la première fois, pour la dernière fois, je vois ses paupières rouges, toujours plus ou moins pleines d’eau, gonflées par de véritables larmes qui luisent, qui tombent de biais — comme la pluie tout à l’heure.
— Tu m’aimes, ma petite abeille. Je t’ai pourtant tout dit, tu sais ce que je suis. Que puis-je faire de plus ? Comment te délivrer, te donner horreur de moi ? Si tu me haïssais comme ta mère, ce serait tellement plus facile. Tu m’aimes ! Écoute, Céline…
Il ferme les yeux, sa voix devient rapide et rauque :
— La vieille Amélie, je l’ai vue dans sa mansarde. Dans la confusion, tout le monde la croyait à l’abri, on ne se préoccupait pas d’elle. Mais, moi, du haut de l’échelle, je l’ai vue, je l’ai bien vue : elle était debout près de son lit, environnée de flammes, paralysée de terreur, la bouche ouverte et pourtant vide de cris. Et tu entends, Céline, je n’ai pas fait un geste, pas un. Ou plutôt si ! Quand sa chemise de nuit a pris feu, elle a fait un effort, elle s’est traînée, déjà toute nue, toute noire, flambée comme un poulet, vers la fenêtre entr’ouverte. Alors j’ai braqué ma lance dans sa direction et je lui ai envoyé le jet de plein fouet dans la poitrine… De plein fouet, juste entre ses deux pendouilles, et je l’ai expédiée, les quatre fers en l’air, au fond de la mansarde. Je jubilais, je me disais : « Tu as de la chance, la vieille ! Ce n’est que de l’eau. » Si je disposais d’un lance-flammes, j’aurais pu faire une bien plus jolie démonstration. Il ne faut pas croire qu’on souffre. Après, oui. Sur le coup, on n’a pas le temps. Quand j’ai été touché, en 1940, je n’ai même pas vu venir la giclée, j’ai perdu conscience en grognant : « Quel est l’imbécile qui m’a jeté une cigarette dans les cheveux… » Je jubilais, Céline ! Et juste à ce moment voilà qu’on me crie : « Tu ne vois pas la grand-mère ? Elle n’est pas en bas ! » J’ai dit non et, de fait, je ne la voyais plus : le lattis du faux grenier venait de s’écrouler dans la pièce, il n’y avait rien d’autre que des tourbillons de feu et de fumée. Rien que la sacrée valse du petit père rouge avec la petite mère noire ! Elle rôtissait, elle charbonnait déjà, la vieille… Après tout, finir comme Jeanne d’Arc, c’est une belle mort. Je n’aurai pas cette chance-là ; je roterai ma langue au bout d’une corde ou je descendrai, tout ballonné, au fil de l’eau…
Il s’arrête, haletant, hagard, puis s’aperçoit que j’ai reculé. Son expression change, redevient ce qu’elle était il y a cinq minutes : celle de la désolation. Il se frappe le front.
— Tu vois, Céline, il suffit que j’en parie pour que je ne sois plus le même. Il est là-dedans, le salaud, il n’en sort pas, il guette toutes les occasions de m’exciter. Va te coucher, va !
Et il se retourne contre le mur. Sent-il seulement que je le borde comme un enfant, que je l’embrasse à cet endroit du crâne que les brûlures ont rongé au plus creux et que labourent des cicatrices livides aux rebords hérissés d’excroissances violâtres ? Allons, la cause est entendue : cette suprême confidence l’accuse moins qu’elle ne l’excuse. Il ne sera pas injuste qu’il échappe au châtiment : celui qui l’a mérité, ce n’est pas lui, c’est le ou les responsables de cette immense injustice qui continue, par cette victime, à s’offrir d’autres victimes. Et d’ailleurs qui parle de justice ? A-t-on besoin de rassurer ses tendresses ? Un tour de clef à la porte du grenier et la clef dans ma poche : il n’ira pas là-haut. Raflons les allumettes. Mais faut-il aussi rafler le hachoir, le couteau à découper, la broche, les poinçons, les ciseaux, les innocents tournevis ?… Les bras m’en tombent. À qui vraiment ne veut plus de sa vie, il faut bien peu de fer : un clou suffit. Cachons seulement le fusil, qui a quelque chose de trop provocant.
Mais, au moment où je vais le glisser sous le lit, le canon racle le plancher et la veilleuse s’allume. Ma mère se soulève sur l’oreiller et regarde l’arme avec stupéfaction, en hochant longuement cette tête qui a délaissé le pansement pour un simple mouchoir noué en marmotte. Puis, soudain, elle comprend, et une insupportable joie lui aiguise un sourire :
— Tu crois qu’il en est là ? dit-elle.
XXXII
C’est la fin. Impossible de savoir laquelle, mais c’est la fin. À l’heure habituelle, sonnée par le réveil et avec les gestes habituels, lents, mesurés, mécaniques, il a quitté sa chambre pour avaler ce café au lait servi par sa fille. Rien de remarquable dans son attitude, triste et figée, mais pas plus que la veille. On se forge si facilement des idées que je ne jugerai d’abord pas utile d’interpréter l’insistance froide et résolue de son regard qui peut aussi être celui du sergent Colu (et on sait ce que recouvrent chez lui le calme et la résolution !) que celui d’un homme qui a choisi son chemin, qui ira coûte que coûte où il a décidé d’aller. Je me dis seulement en poussant devant lui la boîte à sucre ou le beurrier : « Il est déconcertant. Effondré hier soir, il semble ce matin massif et sûr de lui. »
Mais voici que se succèdent une série de petits faits inattendus, anormaux. Son bol vidé, il jette sa serviette en bouchon sur la table au lieu de la plier, de la glisser dans le rond de plastique rouge qui lui est dévolu, et ce rond disparaît dans sa poche, où je l’entends craquer au creux de son poing. Puis il s’approche du buffet, saisit le cadre que j’ai sauvé de la poubelle, en retire sa photo, aussitôt déchirée en deux, en quatre, en huit, en seize morceaux, qui vont rejoindre les débris du rond de serviette. Ne parlons pas de Céline, déjà toute droite, toute raide. Ma mère — qui depuis ce matin n’a plus de pansement — pousse le balai, radieuse, feignant de ne rien voir. Mais elle comprend aussi bien que moi le sens de ce massacre des symboles : cette petite mise en scène est une manière de crier : « Je m’en vais » sans ouvrir la bouche.