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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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*

Six jours, en commençant par ce vendredi. C’est moi-même qui l’ai poussé dehors, après souper, dans un noroît lourd de bruine.

— Sortons. Les gens s’étonneraient de ne plus te voir.

Et nous voici une fois de plus en tournée, patrouillant de concert dans une nuit liquide. Le bon vigile, en long et en large, traverse son pays à la recherche de lui-même. À la recherche de lui-même, en vérité : il ne fait que ça, il y met de la bonne volonté ; c’est le technicien qui, aujourd’hui, monologue, exposant ses procédés avec une candeur qui me fait serrer les dents.

— Règle absolue : il faut allumer bas, dit-il. Allumer bas comme on tire bas. La flamme, bien plus encore que la balle, a tendance à monter.

Un temps de réflexion. Puis ce corollaire :

— Même remarque pour éteindre : le feu s’attaque à la racine.

Même complaisance, surtout, dans la voix. Deux passions ennemies, non ! Deux passions complices l’une de l’autre. Mais le cours continue, tandis que la bruine se transforme en pluie :

— Dans certains cas, chez Binet par exemple, pour disposer d’un alibi, j’ai utilisé un petit système à retardement. Tout ce qu’il y a de simple. Tu prends une éponge plate, genre Spontex, tu l’imbibes de pétrole, tu fiches dedans une bougie et tu poses le tout sur le foin. Tu allumes ta bougie et tu t’en vas. Deux heures plus tard, quand elle a presque fini de brûler, l’éponge, le foin, la baraque s’enflamment. Toi, tu es loin…

Il pleut vraiment trop fort pour insister. Battons en retraite, poursuivie par cette voix qui m’accable encore de détails irritants. Mieux vaut attendre et me glisser dans ce lit où ma mère, déçue, m’accueille en grondant :

— Alors, ça recommence avec ton père ?

*

Samedi. Va-et-vient, sur l’allée de ciment, de neuf à onze. Ça marchait très bien, il vient de faire une véritable déposition, à peu près claire et ne comportant qu’un seul trou : l’incendie Daruelle, dont il n’a pas soufflé mot. Sa voix prenait de la qualité, s’infléchissant dans le grave. Mais voilà que le portillon tinte : ma mère s’éclipse encore un fois. Papa s’arrête et gronde :

— Je suis un mari ridicule.

Minute de méditation. Puis il ajoute sèchement :

— Mais je suis le mari.

Plus rien à en tirer : il s’engouffre dans le silence, rentre et se couche. Attention, Céline ! Il faut t’asseoir dans ton lit, les épaules sur le bois pour ne pas t’endormir. Il faut tendre l’oreille. Une heure, deux heures… Cette petite lutte contre tes paupières ne deviendra donc jamais facile, jamais familière ! Quel est ce bruit ? C’est la suie qui se décolle dans la cheminée du fond et tombe en égratignant le conduit de fumée. Non, ton père a ramoné tout récemment. Saute sur tes pieds… Et je glisse vers la « chambre d’ami », je tourne doucement la poignée. Tu vois, Céline, comme tu as bien fait ! Il est en train d’enfiler son pantalon, il bafouille :

— J’ai mal… mal à la tête.

Possible après tout. La pression de mes yeux et deux comprimés de gardénal l’immobiliseront dans ses draps. Quant à cette grosse boîte d’allumettes de cuisine, même si c’est une précaution ridicule, glissons-la sous mon traversin.

*

Dimanche. Arguant d’un mal de gorge, je laisse ma mère aller seule à la messe. Julienne part en même temps qu’elle et l’aborde… Tant pis ! Leur réconciliation ne m’enchante pas, mais je reste à mon poste : la nervosité de mon père m’inquiète. Nous resterons seuls jusqu’à midi. Il piétine, ne sait que faire de ses mains qui touchent à tout ni de ses yeux qui n’osent se poser sur rien. Le jour l’empêche de parler. Néanmoins, comme je remets du bois dans la cuisinière, il s’immobilise devant la flamme.

— Tu vois, Céline, s’écrie-t-il soudain, quand le feu monte, il se tord comme ce qui est là.

Son poing lui défonce la poitrine.

— Et, quand je l’éteins, c’est comme si j’éteignais ce qui est là.

Autre coup de poing dans le sternum. Puis une sorte de rugissement :

— Et ce qui est là, ce qui est là, c’est ta garce de mère !

Il ne parlera plus de la journée, mais, en trois phrases, il en a dit plus que la veille.

*

Lundi. Avant de mettre le pied sur la descente de lit, Maman se retourne pour me souffler dans le nez :

— Enfin, Céline, que se passe-t-il ? Tu m’avais laissé espérer…

Rien, je ne lui ai rien laisse espérer. Son programme n’est pas le mien. Mais je ne peux combattre sur deux fronts. Mieux vaut mentir :

— Laisse-moi donc faire…

Le ton — mystérieux — lui suffit, lui laisse croire à je ne sais quelle manœuvre et, gratifiée de trois baisers sur la tempe, je peux me renfoncer dans les draps pour savourer cette heure de grâce, ce rab de nuit où s’éteint enfin la veilleuse qui brûle dans ma tête. Une fois levée, plus de moue, plus de soupir, plus d’observation pour m’empêcher de rejoindre Papa. On ne me demande pas d’aider au ménage. Au contraire, on me pousse vers le bureau en murmurant : « Va, va ! » d’une voix complice.

Dure journée, d’ailleurs. Le temps, qui se fixe à la pluie, interdit toute sortie, et les comptes de fin d’année font défiler devant mes yeux de longues colonnes de chiffres, d’interminables additions que mon père cède volontiers à son « aide-comptable ». Mais je serai récompensé : à quatre heures, le jour meurt, et Papa repousse ses livres. Écoute-moi, Céline… Je suis assise, par terre, à ses pieds. Soudain, il ajoute à la formule rituelle : « Prenons les choses par le commencement. » Et d’un seul jet, deux heures durant, il me refait le récit de l’avant-veille. Le même, plus étoffé, enrichi d’une foule de détails où prend place l’épisode oublié ( ?) de l’incendie Daruelle. Pas un mot, toutefois, sur la mort de la vieille Amélie. Et toujours pas de commentaires, pas de réflexions sur les causes ou les conséquences. Mais sa voix, son regard, son visage deviennent sombres. Après la fuite de Besson, le récit s’arrête net. Le temps de compter jusqu’à cent, au moins, et il se violente pour articuler, en deux temps :

— Voilà. Logiquement…

Touchons-nous au port ? Allons-nous connaître cette terrible logique de Néron de village, d’autant plus implacable qu’elle est fausse ? Non. Il achève cette phrase qui semble proférée par un autre que lui :

— Logiquement, nous devrions avoir à déplorer d’autres victimes.

— Qui ?

Coup d’œil égaré. Ou irrité. Il se redresse, hausse imprudemment le ton.

— Est-ce que je sais ? Ça m’est égal. Celui qui m’a flambé le cuir, je ne l’ai pas choisi. L’amant de ma femme, je ne l’ai pas choisi. Mes clients, je les rencontre. Ceux-là aussi… D’ailleurs, tranquillise-toi, il n’y aura pas de prochaine fois.

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