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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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Inutile de me déplacer : le voilà obéissant à la pendule ou à son estomac. Il entre en se malaxant les mains, en se frottant le cou contre le col de son veston ; il plisse le nez, car l’huile bouillonne et parfume la pièce avec une telle ardeur que l’air en devient bleuté.

— On mange, fait Mme Colu.

C’est à lui qu’elle s’est adressée. À lui ! Il est vrai qu’elle a pu le faire par inadvertance et que l’avis est aussi valable pour moi. En tout cas, Papa ne paraît pas vouloir comprendre. Si attentif naguère à saisir toute occasion de rompre le silence, à profiter de toute rémission, il refuse visiblement celle-ci, dont il doit deviner le sens : à défaut de logique, j’ai pu le constater, il a de sensibles antennes. Son regard passe, sans s’y attarder, sur l’assiette où ma mère a mis de côté pour lui les beignets qu’il préfère : les plus saisis, aux bords hérissés de croustillants roux. Et c’est à moi qu’il répond ou plutôt qu’il balbutie :

— Qu’on mange sans moi, Céline… Mes pauvres abeilles… Ça m’a coupé l’appétit. J’ai une boule, là…

Je vois ma mère changer de couleur. En elle s’irrite d’abord la cuisinière, aussi vexée qu’un orateur obligé de rentrer son discours ; puis la femme qui se croyait habile et qui sent que ses fausses attentions sont déjouées. Ses sourcils s’abaissent et, dans son cou, le battement des carotides devient perceptible. Elle se contient pourtant et, comme si elle n’avait jamais cessé de lui parler, comme s’il s’agissait d’un projet débattu entre eux à l’amiable, elle se plante devant Papa pour lui demander :

— À propos, quand pars-tu ?

Mais la réponse — je m’y attendais — sera celle du berger à la bergère. Papa n’a rien entendu. Il est seul avec moi dans la pièce. Ma mère, ses casseroles, ses beignets n’existent pas.

— Colu, je te parle ! Je te demande quand tu pars. Tu es sourd ?

Presque aussitôt, elle rectifie :

— Enfin, Bertrand, tu me réponds, oui ?

Concession, insistance inutiles. Pourquoi répondrait-il à celle qui depuis si longtemps ne lui répond jamais ? Elle lui parle ? Oublie-t-elle qu’il a parlé dans le vide durant des semaines ? D’ailleurs, il faut qu’il se taise : s’il lui dit un mot, il va s’émouvoir et se reprendre. Il le sent, il bat en retraite. À la porte, il me souffle à mi-voix :

— Sois prête d’ici une demi-heure. J’ai une course à faire avec toi.

— Ah ! non, crie ma mère. Jusqu’à ce que tu sois parti, Céline ne bouge plus d’ici. Je ne suis pas folle !

Elle ferait bien mieux de s’occuper de la dernière fournée de beignets, qui noircissent à vue d’œil, tandis que de lourdes vapeurs d’huile envahissent la salle. Mais elle s’avance, les bras croisés et martelant ses mots :

— Écoute, mon bonhomme, pars ! Ce n’est pas nous qui t’en empêcherons. Depuis le temps que tu t’accroches, nous n’attendons, nous ne désirons que ça. Vends tes abeilles, vends ton portefeuille, garde l’argent et laisse-nous sans un sou. On s’en moque ! Le plaisir d’être enfin débarrassées de toi vaut si cher que nous ne te demandons pas de comptes. Mais n’essaie pas d’opposer ta fille à sa mère. Céline est une jeune fille maintenant, elle a compris, elle sait ce que tu vaux…

Pourquoi parle-t-elle en mon nom ? Papa vient de s’arrêter et me jette un regard morne, facile à traduire : « … Ce que je vaux ! M’aurais-tu déjà trahi ? » Ah ! ce mal des Colu, cette paralysie de la langue dans les circonstances graves ! Je ne sais qu’élever la main pour protester, et ma mère, cette Torfoux, forte en gueule comme sa propre mère, comme toutes les Torfoux, me domine aisément :

— Tais-toi, Céline. Ce n’est pas l’heure de faire du sentiment. Si ça peut t’aider et si ça peut t’aider, toi aussi, Colu, je vais vous dire quelque chose…

Mon père a suspendu son pas. Il attend le coup comme je l’attends : avec stupeur. Car une seule idée me galope sous les cheveux : « Elle a deviné ! Elle va faire du chantage à la dénonciation. » Je n’y suis pas du tout et ce qui reste d’ange en moi va tomber des nues.

— N’oublie pas que Céline est soi-disant née à sept mois, dit Mme Colu d’une voix coupante. En réalité, je peux te le dire maintenant, elle est bien née à terme.

Elle recule aussitôt dans la fumée qui nous prend tous à la gorge, elle recule jusqu’au fourneau pour écarter du feu la friteuse. Mais l’anse brûlante s’imprime dans sa main et elle la retire si vivement que la bassine chavire, se met de biais : une lame d’huile passe par-dessus bord, tombe en grésillant sur le charbon, d’où remontent une flamme très jaune et d’acres tourbillons. Ni Papa ni moi — qui nous regardons intensément entre les cils de nos paupières mi-closes — n’avons bougé. Mme Colu, qui se secoue la main, se jette vers la fenêtre, l’ouvre toute grande en vociférant :

— Que tu es laid, Colu ! Avant notre mariage, tu étais seulement niais, mais tu es devenu immonde… Ce crapaud noir ! Figurez-vous que ça m’aime ! Ça ose ! Ça rêve de me baver dessus.

— Ta fille est là, putain !

Bertrand Colu, mon père, s’est ébranlé d’une seule masse. Il fonce dans cette nappe suffocante où tous les objets s’estompent. Sa lourde main rate de peu Mme Colu qui s’adosse à la cloison, terrorisée, se couvre la tête de ses bras, mais trouve en elle encore assez de rage pour crier :

— Ma fille, oui, ma fille… Pas la tienne ! Fous le camp. Tu n’as rien à toi ici, sauf ta belle gueule.

— Viens, Papa, viens. Allons faire cette course…

Il faut l’emmener à tout prix. Tout son visage se contracte. Il s’enracine, hypnotisé par cette huile qui goutte encore, qui file, qui flambe à fleur de braise, et par cette femme dont les cris, en lui, font le même ouvrage. Enfin il cède, se laisse remorquer par ce pan de veste où sont plantés mes ongles, s’évade avec moi dans la fraîcheur d’une queue d’averse.

*

Je ne sais où nous allons, je marche sur des œufs. Ce clignement d’œil, ce sourire sec qu’elle a eus, au dernier moment, à mon intention, m’exaspèrent. Elle était de sang-froid ! Elle suivait l’avis de Julienne. À ce moment, je la condamne, bien plus que lui. Cet homme qu’elle déteste est haïssable, mais elle ne le déteste pas pour le bon motif — qu’elle ignore, — elle le déteste pour la raison même qui m’empêche si fort de le haïr : parce qu’il est mon père. Car il l’est… Sa « révélation » ne m’effraie pas, ne me fait ni chaud ni froid. Si, par invraisemblance, elle était vraie, elle serait fausse quand même : il n’y a de vraie paternité que par adoption filiale. Contrairement aux lois, ce sont les pères qui sont reconnus comme tels par leurs enfants, et la preuve qu’ils réclament n’est pas celle du sang, mais celle de sa chaleur. Du reste, on va me rassurer :

— Ce n’est pas vrai, murmure Papa. Le soir de son mariage, ta mère était…

Une pudeur un peu sotte lui interdit le mot. Il cherche, il trouve une formule exquise :

— Elle était comme tu es, toi, ma Céline.

Stop. Il vient de me prendre le poignet et m’oblige à m’arrêter devant la bijouterie ou, plus exactement, devant le bazar du fils Sigismond qui fait aussi l’antiquaire et tient un petit rayon de bijouterie. Papa secoue le bec-de-cane, en principe bloqué jusqu’à deux heures, et Sigismond vient lui ouvrir, comme il ouvrirait à n’importe quel client qui insiste un peu.

— Attends-moi.

Il ne s’agit pas d’une brusque fantaisie, mais d’une opération bien préméditée. À travers la vitrine, je vois Papa extraire de sa poche la liasse de Lucas, y rajouter quelques billets pris dans son portefeuille et troquer le tout contre un petit paquet que lui remet Sigismond. Aussitôt sorti, il me le glisse dans la main.

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