L'huile sur le feu
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788829
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
Il se soulève et répète âprement :
— Non, pas de prochaine fois.
Puis il retombe, accablé. L’obscur travail qui se fait en lui n’est pas terminé, mais l’a déjà bien rongé : tout son visage se fendille, ce qui reste de ses sourcils devient blanc. Et voilà que ses prunelles donnent l’impression de tourner sur elles-mêmes ; son dentier se met à grelotter, sa bouche s’ouvre, se distend, reste béante. On dirait qu’il vient de faire une horrible découverte.
— Céline, Céline, tu devrais tout droit aller me dénoncer : je suis un danger public ! Un danger public !
Enfin ! Il s’en rend compte enfin ! Mais il s’indigne trop fort et ma mère est trop près : qu’elle entende et nous serions frais ! À deux mains, je bâillonne cette bouche qui me baise aussitôt la paume. D’ailleurs Papa se reprend très vite, me jette un regard de reproche comme si j’étais responsable de cette indécente faiblesse, se remet à ses comptes, très froid. Mais son dentier continue à grelotter.
Mardi. Depuis le matin, il traîne une chape de plomb, il a le pas lent, l’air funèbre qui convient aux porteurs de cordon. Encore un jour fait de la même matière triste. Encore la pluie lavant de gris le bleu sombre des ardoises luisantes. Encore les mêmes chiffres, la même nuit, le même récit. Toujours économe — ou à court — d’imagination et de mots, il réemploie des passages entiers des précédents : à croire qu’il les a appris par cœur. Tout se passe comme s’il lui avait fallu s’approcher par étapes de ses propres souvenirs et vaincre une végétation sournoise où ils étaient mieux enfouis que des ruines dans la jungle ! Cette version, où figure la mort de la vieille Amélie et qui, d’après la pendule, a duré quatre-vingts minutes, est sans doute complète. Sans doute aussi la dernière.
— Tout cela est abominable. Je ne t’en reparlerai plus. Je sais ce qu’il me reste à faire.
Sa tête tombe entre ses mains. Je sais ce qu’il me reste à faire… Moi aussi. Nouvelle nuit blanche en perspective. Mais, ce soir, ce ne sont pas les allumettes, ce sera le gardénal que je cacherai.
Mercredi. Plus rien. Il a parlé, il ne parlera plus. Ce qui reste dans l’ombre y restera définitivement. Mon père n’est plus qu’un figurant, une doublure de lui-même. Qu’il ait pris une décision, cela ne fait plus de doute. Tout à l’heure ma mère, extasiée, a pu l’entendre comme moi. Il avait laissé ouverte la porte du bureau, il téléphonait à un inconnu, d’une voix glacée :
— Céder, non… Enfin c’est à voir. Pour l’instant, je voudrais seulement faire estimer mon portefeuille.
XXXI
Le « temps couvert » dont parle la météo n’est ici qu’un relais entre deux averses : je connais mon pays, je sais ce que promet cette odeur de pierre mouillée qui glisse entre un tapis de flaques et un ciel fluide, rapide, écorché par l’angle des toits. Également significatifs, ce frissonnant plus cinq qui sait atteindre la peau sous la laine, la moelle dans l’os, et ce calme frais qui s’accorde si bien avec l’obscurité pour renforcer le moindre son. On peut entendre craquer les cuisinières encore tièdes, dont le métal se rétracte. Toutes les vitrines sont opaques, même celle de La Couleuvre, qui n’échappe pas aux fermetures hâtives de l’hiver. On se couche partout : derrière une jalousie se déshabille l’ombre d’une fille penchée sous le poids de ses seins.
— Elle en a un paquet, celle-là ! dit M. Heaume.
Il est venu me chercher tout à l’heure, vraiment colère et braillant haut : « Non, mais, Céline, tu me laisses complètement tomber… Allez, ouste ! Monsieur Colu, je vous l’enlève. » Comment refuser ? Pour déchiffrer les mimiques, il ne semble pas très fort ou c’est moi qui ne sais pas utiliser la grimace. Il a bien fallu y passer et je me laisse traîner, anxieuse, cherchant un prétexte pour écourter la séance. L’après-dîner, c’est l’heure dangereuse entre toutes ! Cet homme prostré que je laisse à la maison, il a un fusil, des cartouches ; il a des cordes dans le grenier, un puits dans son jardin. Et une femme dans la maison qui le guette, qui peut à tout moment faire un éclat et réveiller le fauve. Non, décidément, je ne peux pas m’attarder. Mais comment faire ? M. Heaume pique sur le château, par le chemin de Noisière. Satisfait d’avoir retrouvé mon oreille, il pérore sans pouvoir deviner à quel point ce qu’il dit m’est pénible :
— Ai-je assez couru pour ces bougres de gosses ! Enfin le parquet a décidé de les laisser tranquilles. Ton médaillé de père va être content… Tu sais que Simplet est rentré ?… Et tu as vu que la noce Dernoux s’est passée sans incident : les traditions se perdent ! C’est dommage : ils avaient tous une si belle trouille !… À quoi penses-tu ?
— Je pense que Papa est seul à la maison.
— C’est donc ça ! fait M. Heaume qui stoppe et, soudain très parrain, m’enveloppe d’un bras qui fait aisément le tour de mon corps. Tu as peur pour ta mère ? Rien qu’à voir son pansement tout à l’heure, je me disais : « Ça va mal, chez les Colu. » D’ailleurs, tout le monde le sait. Entre nous, elle va vraiment au-devant des coups, ta mère…
Mieux vaut qu’il le prenne ainsi : la légende sauve cette réplique qui m’avait échappé. S’il s’était douté de son sens exact, s’il avait poussé à fond, je ne sais pas trop combien de temps mon secret aurait tenu contre lui : je n’en peux plus d’être seule, je suis à bout de forces, de courage et d’idées. M. Heaume, qui, lui, conserve ses traditions, m’enlève soudain, m’installe au creux des coudes. Sa bouche — qui sent le marc, bien entendu — se promène dans mon cou.
— Ce que tu as maigri ! Si, si… Je connais ton poids. Tu sèches d’angoisse, chez toi. Comme dit Besson : « C’est pourtant le meilleur des hommes, Bertrand. Faut-il qu’elle le pousse à bout ! » Dis… Tu ne le crois tout de même pas capable de faire un mauvais parti à ta mère ?
— Vous ne comprenez donc pas que c’est à lui qu’il a envie de faire un mauvais parti… et que je suis inquiète, parce que justement, ce soir, son moral est au plus bas.
— Va ! dit M. Heaume en me posant à terre.
Mais, réflexion faite, il m’emboîte le pas. Nous n’irons d’ailleurs pas plus loin que la place. Là-haut, dans la mansarde des vigiles, l’ampoule me fait signe. Ainsi ça n’a pas traîné : Papa est sorti sur mes talons.
— Doucement, ma carne !
Je grimpe si vite qu’arrivée au palier j’aurai un étage d’avance sur M. Heaume. Surprise : la pièce est vide. Sauf le lit et la table qui appartiennent à la mairie, tout a été enlevé : papiers, couvertures, lampe à alcool, encrier, réveil, qui provenaient de chez nous. M. Heaume arrive en grognant :
— J’aime la marche, je n’aime pas les marches.
— Si vous cherchez Bertrand, vous le trouverez chez lui, crie Ruaux à travers la cloison. Finis, les vigiles. Il a remporté son matériel.
— Bertrand déclare forfait ! Et il s’en va en oubliant d’éteindre ! On aura tout vu, dit M. Heaume.
Redescendons. L’escalier sent le chêne humide et le papier moisi. Dehors, il recommence à pleuvoir par nappes qui tombent de biais et tissent un halo lumineux autour des lampadaires.
Ma mère est sortie ou couchée : en tout cas, il n’y a pas de lumière dans la salle. Au contraire, il y en a sous la porte de mon père : je la pousse et le trouve dans son lit, morne, se curant machinalement un ongle avec un ongle de l’autre main.