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Les petits dieux [Small Gods - fr]

Электронная книга - «Les petits dieux [Small Gods - fr]». Краткое содержание книги:

Or il advint qu’en ce temps-là le grand dieu Om s’adressa à Frangin, l’Elu :
“Psst !”
Frangin s’arrêta au milieu d’un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple. “Pardon ?” lança-t-il.
C’était une belle journée de printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s’adressa derechef à Frangin l’Elu :
“T’es sourd, mon gars ?”
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez-vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l’Eglise, que le monde est plat et qu’il traverse l’univers sur le dos d’une immense tortue…
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La foudre frappa le grand mât. Un cri s’éleva dans les ténèbres lorsqu’une masse de voile déchirée et de gréement s’écrasa sur le pont.

Le capitaine nagea autant qu’il grimpa en haut de l’échelle menant au gouvernail où le timonier n’était qu’une ombre dans les embruns et la lueur fantomatique de la tempête.

« On ne s’en sortira jamais vivants !

— EXACT.

— Va falloir abandonner le navire !

— NON. NOUS L’EMMENONS AVEC NOUS. C’EST UN BON BATEAU. »

Le capitaine y regarda de plus près dans l’obscurité.

« C’est toi, Bosco Coplei ?

— VOUS VOULEZ ENCORE ESSAYER DE DEVINER ? »

La coque heurta un rocher immergé qui l’éventra. La foudre s’abattit sur le mât restant et, comme un bateau en papier resté trop longtemps dans l’eau, l’Aileron divin se plia en deux. Des billes de bois d’œuvre furent réduites en petit bois qui fusa vers les cieux tourbillonnants…

Puis le silence tomba soudain, velouté…

Le capitaine découvrit qu’il avait acquis des souvenirs récents. Il était question d’eau, de bourdonnement dans les oreilles et d’une sensation de feu glacial dans les poumons. Mais déjà ils s’estompaient. Il s’approcha du bastingage d’un pas sonore dans le silence et regarda par-dessus bord. Malgré ces souvenirs qui suggéraient que le bateau avait été réduit en miettes, il le retrouvait à nouveau entier. Si l’on pouvait dire.

« Huh, fit-il, on dirait qu’on n’a plus de mer.

— Oui.

— Ni de terre non plus. »

Le capitaine tapota le bastingage. Un bastingage grisâtre et vaguement transparent.

« Huh. C’est du bois ?

— MÉMOIRE MORPHIQUE.

— Pardon ?

— VOUS ÉTIEZ MARIN. VOUS AVEZ ENTENDU PARLER DES BATEAUX COMME D’ÊTRES VIVANTS ?

— Oh, oui. Il suffit de passer une nuit sur un bateau pour sentir qu’il a une â…

— Oui. »

Le souvenir de l’Aileron divin voguait dans le silence. On entendait au loin les soupirs du vent, ou du souvenir du vent. Les cadavres apaisés de tempêtes défuntes.

« Huh, fit le fantôme du capitaine, vous avez dit “étiez” ?

— Oui.

— Il me semblait bien. »

Le capitaine fixa le pont en contrebas. L’équipage s’y rassemblait et levait vers lui des yeux anxieux.

Il regarda mieux. Devant l’équipage, les rats du navire s’étaient regroupés. Une petite silhouette en robe se tenait devant eux.

« COUIIINE », fit-elle.

Il songea : même les rats ont une Mort…

La Mort s’écarta et fit signe au capitaine.

« VOUS AVEZ LA BARRE.

— Mais… mais on va où ?

— QUI SAIT ? »

Le capitaine saisit désespérément les poignées de la roue de gouvernail. « Mais… je ne reconnais aucune étoile ! Je n’ai pas de cartes ! Quels sont les vents, ici ? Où sont les courants ? »

La Mort haussa les épaules.

Le capitaine tourna la roue sans trop savoir. Le bateau continua de glisser sur un fantôme d’océan.

Puis le capitaine s’anima. Le pire était déjà passé. Une nouvelle étonnamment agréable. Et si le pire était déjà passé…

« Où est Vorbis ? grommela-t-il.

— IL A SURVÉCU.

— Non ? Il n’y a pas de justice.

— IL N’Y A QUE MOI. »

La Mort disparut.

Le capitaine tourna un peu la roue, pour l’image. Après tout, il était encore capitaine et il s’agissait toujours d’un bateau, d’une certaine façon.

« Monsieur le second ? »

Le second salua.

« Cap’taine !

— Hum. Où va-t-on, maintenant ? »

Le second se gratta la tête.

« Ben, cap’taine, j’ai entendu dire que les païens de Klatch ont un paradis où on boit et on chante avec des jeunes femmes qui portent des clochettes et qui sont… vous savez… ouvertes. »

Le second observa son capitaine avec espoir.

« Ouvertes, hein ? répéta le capitaine d’un air songeur.

— À ce qu’on m’a dit. »

Le capitaine se dit qu’il avait bien droit à un peu d’ouverture.

« Une idée sur la route à suivre pour aller là-bas ?

— Je crois qu’on reçoit les consignes de son vivant, répondit le second.

— Oh.

— Et il y a des barbares vers le Moyeu, reprit le second en savourant le mot, qui prétendent se retrouver dans une grande salle où ils mangent et boivent toutes sortes de choses.

— Avec des femmes ?

— Sûrement. »

Le capitaine fronça les sourcils. « C’est marrant, fit-il, mais pourquoi donc les païens et les barbares semblent-ils avoir droit aux meilleurs séjours quand ils meurent ?

— Ça, c’est une colle, reconnut le second. D’après moi, ça compense pour… toute leur vie qu’ils passent aussi à s’amuser ? » Il eut l’air intrigué. Maintenant qu’il était mort, toute cette histoire lui paraissait louche.

« J’imagine que vous n’avez aucune idée d’où se trouve aussi ce paradis-là ?

— J’regrette, cap’taine.

— Il n’y a pas de mal à chercher, remarquez. »

Le capitaine regarda par-dessus bord. En naviguant assez longtemps, on finirait fatalement par voir une terre. Et il n’y avait pas de mal à chercher.

Un mouvement lui attira l’œil. Il sourit. Bien. Un signe. C’était peut-être le mieux à faire, après tout…

Accompagné par les fantômes de dauphins, le fantôme d’un bateau voguait…

Les mouettes ne s’aventuraient jamais aussi loin le long du littoral désertique. Leur niche écologique était occupée par le pougneux, un membre de la famille des corbeaux qu’eux-mêmes sont les premiers à désavouer et dont ils ne parlent jamais en société. Il vole rarement mais fouine partout en les petits dieux sautillant sur des pattes mal assurées. Son cri distinctif rappelle à qui l’entend un système digestif perturbé. Il a l’aspect qu’ont les autres oiseaux après une marée noire. Rien ne mange le pougneux, à part d’autres pougneux. Le pougneux mange ce qui rend le vautour malade à vomir. Le pougneux mangerait du vomi de vautour malade. Le pougneux mange tout ce qu’il trouve.

L’un d’eux, par cette nouvelle matinée lumineuse, marchait de guingois sur le sable infesté de puces de mer bondissantes et picorait sans but, au cas où les galets et les morceaux de bois seraient devenus comestibles durant la nuit. Pour ce qu’en savait le pougneux, pratiquement tout devenait comestible dès lors qu’on attendait assez longtemps. Il tomba sur un monticule étendu sur la laisse de haute mer et lui donna un coup sec du bec, à tout hasard.

Le monticule gémit.

Le pougneux recula en vitesse et porta son attention sur un petit caillou en forme de dôme à côté du monticule. Il était à peu près sûr de n’avoir pas vu cette chose-là non plus sur la plage la veille. Il risqua un coup de bec préliminaire.

Une tête jaillit du caillou et lui cracha : « Va te faire foutre, sale con. »

Le pougneux sauta en arrière et se lança dans une espèce de course bondissante, ce qu’un pougneux daignait accomplir qui se rapprochait le plus d’un envol, jusqu’à un tas de bois flotté blanchi au soleil. Les affaires reprenaient. Si ce caillou était vivant, il finirait par mourir.

Le grand dieu Om rejoignit Frangin d’un pas chancelant et lui flanqua des coups de sa carapace dans la tête jusqu’à ce que le novice se remette à gémir.

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