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Les derniers jours du paradis

Электронная книга - «Les derniers jours du paradis». Краткое содержание книги:

Alors que l’Amérique se prépare à fêter les cent ans de l’Armistice de 1914, un siècle de paix mondiale, d’avancées sociales et de prospérité, Cassie n’arrive pas à dormir. Au milieu de la nuit, elle se lève et va regarder par la fenêtre. Elle remarque alors dans la rue un homme étrange qui l’observe longtemps, traverse la chaussée… et se fait écraser par un chauffard. L’état du cadavre confirme ses craintes : la victime n’est pas un homme mais un des simulacres de l’Hypercolonie, sans doute venu pour les tuer, son petit frère et elle. Encore traumatisée par l’assassinat de ses parents, victimes sept ans plus tôt des simulacres, Cassie n’a pas d’autre solution que de fuir. L’Hypercolonie est repartie en guerre contre tous ceux qui savent que la Terre de 2014 est un paradis truqué.
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On voyait beaucoup de pulmonias dans les rues, ces taxis-voiturettes de golf typiques de Mazatlán, la plupart entrant ou sortant de la Zona Dorada avec des touristes à bord. Le ciel était d’un bleu parfait au-dessus des façades de brique et de stuc, la température de 21 °C continuait à grimper petit à petit. La journée était si agréable qu’elle invitait à la détente, ce dont Eugene se garda bien. Tout ce qu’il avait vu et fait dans l’Atacama, ainsi que les exposés de Werner Beck sur la nature de ce qu’il appelait l’hypercolonie, avait constitué son éducation sur la manière dont fonctionnait le monde. Pour toutes les conneries hypocrites racontées au lycée sur le siècle de la Paix, le masque était tombé : elles étaient aussi artificielles qu’une scène de la Nativité en plastique et aussi creuses qu’une piñata fendue. Le monde était paisible comme une étudiante ivre morte dans une fête sur le campus : c’était la paix qui permettait de baiser plus facilement. Ces gamins avec qui il voyageait, ils disaient le savoir, mais le savaient-ils vraiment ? Non. Pas de la même manière que lui.

Ils allaient pénétrer dans la rue du magasin quand Leo attrapa Eugene par le bras. « Eh, attendez…

— Quoi ? »

Leo s’était immobilisé pour observer les touristes et les habitants sur l’avenue. Eugene détestait se faire remarquer, surtout dans un endroit inconnu où il avait tous les sens aux aguets, et déjà les passants tendaient instinctivement le cou pour voir ce qui laissait bouche bée ce turista nerveux. Il regretta que Leo n’ait pas hérité même d’une fraction de la prudence de son père.

« J’ai cru voir quelqu’un, dit Leo d’une voix à présent un rien penaude.

— Ah ouais ? Qui ?

— Je ne sais pas. Un visage. Un visage qui me disait quelque chose.

— Comment ça ? Quelqu’un que tu connais ?

— Non. Je ne crois pas. » Leo haussa les épaules, manifestement embarrassé. « Personne sur qui je pourrais mettre un nom. J’ai juste une impression genre j’ai déjà vu ce type-là quelque part.

— Un type ?

— Un Américain, je dirais. Pas très bronzé. Quarante ou cinquante ans.

— D’accord. Je prends ça en considération. » Sans doute cela ne voulait-il rien dire. Sans doute Leo était-il tout simplement nerveux. Mais Eugene portait une arme — celle qu’il avait prise à Leo avant de traverser la frontière et qu’il avait pu introduire au Mexique dans un compartiment secret du tableau de bord de la camionnette. Le pistolet était attaché à sa ceinture dans une espèce de harnais fabriqué avec des lambeaux d’une vieille chemise et dissimulé sous le tee-shirt XL enfilé précisément dans ce but, mais son poids ne se faisait pas oublier.

C’est son père qui lui avait appris à tirer. Fermiers depuis plusieurs générations, les Dowd connaissaient bien les fusils, mais le père d’Eugene s’était aussi pris de passion pour les pistolets et avait longtemps pratiqué le tir sur cible. Il possédait un antique colt, dûment déclaré, qu’il chérissait et avec lequel il finit par se supprimer une fois la mère d’Eugene vaincue par le cancer du pancréas. C’était le chagrin, et non le colt, qu’Eugene tenait responsable de ce suicide. Cette arme avait pour lui une valeur sentimentale et il aurait aimé en hériter, mais il se trouvait au Chili quand son père s’en était servi pour pratiquer un trou gros comme une pièce de cinquante cents dans sa tempe gauche et le revolver avait été remis à la police afin qu’elle en dispose légalement. Eugene n’avait même pas de permis de port d’arme, pour le moment. Il en avait demandé un à Amarillo, mais il avait trop de délits de conduite en état d’ivresse sur son casier, à l’époque. Les lois sur la possession d’arme étaient strictes à un point agaçant, même au Texas.

Il faut dire qu’Eugene était revenu plutôt paumé de l’Atacama. Comment se remettre de ce qu’il avait vécu dans le désert chilien ? Découvrir à son retour que ses deux parents étaient morts, sa mère du cancer et son père d’une auto-euthanasie au calibre .45, n’avait fait qu’aggraver le problème. Eugene avait eu l’impression pendant un temps que son destin consistait à se saouler régulièrement et à claquer ses indemnités de chômage dans un camping-car Fleetwood d’occasion, ce qui, chose dérangeante, lui convenait. C’est l’arrivée inopinée de Werner Beck qui avait tout changé. Ou plutôt, même si le volontarisme de Beck était revigorant, la perspective de passer à l’action, de repenser les mystères de l’Atacama comme une attaque personnelle et d’envisager la revanche. La perspective de retourner au Chili, non comme victime mais comme soldat. Entouré d’autres soldats et avec une arme appropriée à la main. Car Beck avait aussi promis cela : il y aurait une arme, une à laquelle seuls les hommes à l’intérieur vert et les araignées à visage humain seraient vulnérables.

Il quitta l’avenida pour pénétrer dans la calle plus étroite de la boutique de boîtes aux lettres. Les commerces y prospéraient : portants à vêtements et tables surchargées encombraient le trottoir pour les touristes qui avaient raté la concentration d’établissements similaires dans la Zona Dorada. Encore ébranlé par ce que venait de lui dire Leo, Eugene avança d’un pas prudent en jetant des coups d’œil aux devantures comme s’il hésitait entre l’achat d’un collier en coquillages et celui d’une carte postale. Les vitrines étaient utiles, leurs reflets permettant d’examiner discrètement les passants. Leo se dandina avec impatience tandis qu’il se livrait à cette observation méthodique, mais cela ne le gênait pas, c’était un comportement plausible de la part d’un jeune homme qu’on avait, disons, forcé à venir aux commissions au lieu de le laisser aller à la plage. Sur l’autre trottoir, quelques mètres plus loin, il n’y avait plus trace du panneau CERRADO sur la porte du magasin.

Eugene allait se désintéresser de ces reflets quand il aperçut quelqu’un en train de fendre la foule des touristes avec une détermination et une assurance suspectes.

L’homme portait un jean, une chemise en denim aux manches relevées, une casquette de base-ball des Diablos Rojos tachée de sueur et des lunettes à monture noire. Rien de tout cela ne le différenciait vraiment des autres autochtones croisés par Eugene. C’était sa trajectoire — une ligne droite passant par Leo Beck — et son langage corporel qui lui donnèrent l’alerte. Ainsi, bien entendu, que la manière dont il gardait le bras droit le long du corps. « Leo.

— Quoi ?

— Leo, tu devrais peut-être… oh merde ! »

C’était un long couteau que l’homme cachait sous son aisselle. Il le sortit et se mit à courir, réduisant à une vitesse inquiétante la distance qui les séparait encore de lui. Eugene pivota en cherchant son pistolet sous son tee-shirt.

Leo continuait à le regarder. De sa main libre, Eugene le poussa. Par chance, le gamin fit un faux pas sur sa gauche et évita ainsi de se faire ouvrir le ventre par le mouvement de taille que son agresseur entamait avec le couteau. Eugene parvint à extraire le pistolet de son pantalon et en ôta la sécurité juste au moment où l’homme à la casquette de base-ball se tournait vers lui. La pointe de la lame l’atteignit, un coup oblique qui rebondit sur l’os de sa hanche et donna l’impression d’un doigt glacé. Eugene braqua son arme et pressa la détente.

Il n’avait jamais tiré sur un homme, les créatures dans l’Atacama n’étant pas réellement humaines. Il regarda le pistolet comme s’il venait de surgir d’une autre dimension. Il sentit les effets du recul dans son poignet. Il prit conscience de la panique qui se répandait dans la foule, les cris étouffés ou non, les gens qui se mettaient à tanguer en se heurtant les uns aux autres comme des quilles déséquilibrées.

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