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Monsieur Malaussène

Электронная книга - «Monsieur Malaussène». Краткое содержание книги:

— La suite! réclamaient les enfants. La suite! La suite!
Ma suite à moi c'est l'autre petit moi-même qui préparer ma relève dans le giron de Julie. Comme une femme est belle en ces premiers mois où elle vous fait l'honneur d'être deux! Mais, Julie, crois-tu que ce soit raisonnable? Julie, le crois-tu? Franchement… hein? Et toi, petit con, penses-tu que ce soit le monde, la famille, l'époque où te poser? Pas encore là et déjà de mauvaises fréquentations!
— La suite! La suite!
Ils y tenaient tellement à leur suite que moi, Benjamin Malaussène, frère de famille hautement responsable, bouc ressuscité, père potentiel, j'ai fini par me retrouver en prison accusé de vingt et un meurtres.
Tout ça pour un sombre trafic d'images en ce siècle Lumière.
Alors, vous tenez vraiment à ce que je vous la raconte, la suite?
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«Malaussène, pensa le divisionnaire. L'horripilante manie de la formule…»

— Je vous écoute, docteur.

Postel-Wagner déploya une longue carcasse un peu voûtée, frappa sa pipe contre la paume de sa main, au-dessus d'un bac de zinc qui lui servait de cendrier, et proposa sa solution:

— Je travaille habituellement avec un infirmier et deux stagiaires. Il me paraît important de ne rien changer à cet effectif. Notre visiteur se méfierait du surnuméraire. Il me faut donc trois hommes en blouses blanches pour remplacer mon petit monde. Un qui jouera le rôle de l'infirmier et restera à la porte pour refouler les curieux, et deux stagiaires qui travailleront normalement avec moi à la salle d'opération.

— Entendu, docteur. Le reste de mes effectifs planquera dans les alentours.

Le médecin légiste Postel-Wagner eut un sourire apaisant à l'adresse de Titus et de Silistri.

— Vous verrez, ce n'est pas bien difficile. Vous aurez juste à m'assister pour l'incision des corps.

Quelque chose cessa de circuler dans le sang des deux inspecteurs.

— Et vous serez chargés de remettre les viscères en place après leur analyse. Nous commençons dès ce soir, j'ai pris un peu de retard.

Titus et Silistri cherchèrent en vain le regard de leur hiérarchie.

— Parfait, fit le divisionnaire Coudrier, puisque nous sommes tous d'accord…

Et il lança sur ses épaules la lourde capote qui donnait son air de solitude à l'Empereur en campagne. Il tendit une main potelée au docteur.

— Vous verrez, ça marchera très bien.

— Une chance sur dix, estima le médecin légiste.

— Je vous trouve pessimiste.

Postel-Wagner eut un sourire paisible.

— Mettons que je sois un optimiste bien informé.

Il désigna les casiers métalliques qui abritaient les corps en attente, dans les parois de son laboratoire.

— Je vis au milieu de mes informateurs.

«Malausséneries», pensa le divisionnaire Coudrier en se dirigeant vers la sortie. Postel-Wagner le retint.

— Non, passez par-derrière. Si notre client est déjà au courant, il surveille peut-être la boutique. Venez, je vous accompagne.

Pour la deuxième fois de leur existence, les inspecteurs Titus et Silistri venaient de perdre leur mère.

A son retour, le médecin légiste Postel-Wagner leur vota un sourire de condoléances.

— Vous aviez raison, dit-il, on doit bien ça à Gervaise.

31

— AAAh!.. fit Julie en s'étirant. On a bien pleuré, hier soir!

Elle me sourit. Un rayon de carte postale montagnarde léchait la courtepointe de notre lit comme une caresse d'aquarelle.

— Longtemps que ça ne m'était pas arrivé, ajouta-t-elle.

Elle chercha dans sa tête.

— La dernière fois, c'était… Non, je préfère ne pas me souvenir de la dernière fois.

Elle promenait son index sur la cicatrice-frontière de mon crâne.

— On a chialé comme des ivrognes à la santé de Cissou, dis-je.

— On a pleuré sur tout ce qui mérite une larme.

— Et toutes nos larmes y sont passées. Putain de vin jaune!

— Putain de télévision, corrigea-t-elle.

*

Trente kilomètres plus loin, dans le camion blanc, j'ai demandé à mon tour:

— Dis-moi la vérité, Julie.

Oui, deux jours que nous divaguions autour de l'essentiel.

— Tu nous emmènes là-haut pour mettre la main sur Matthias, non?

Elle a répondu carrément:

— Matthias n'a pas pu faire ça.

Ça résonnait comme une certitude. Elle ajouta tout de même:

— Bien sûr, si on le trouve chez Job, on lui demandera ce qui s'est passé.

— Si Matthias était chez le vieux Job, dis-je, les flics l'auraient déjà alpagué. Les Fraenkhel doivent être connus comme le loup blanc, dans le Vercors.

— Parfaitement inconnus sous ce nom, répondit Julie. Le vieux Job est un Bernardin. C'est leur nom. Les Bernardin de Loscence.

— Ils ne s'appellent pas Fraenkhel?

— Bernardin.

Le moteur ronronna un bon moment dans le silence.

— Seul Matthias s'appelle Fraenkhel.

Elle conclut:

— Et c'est bien pour ça qu'il ne peut pas avoir fait ce dont on l'accuse.

*
MATTHIAS FRAENKHEL OU L'HONNEUR DE TOUS

C'était une histoire simple, vieille de cinquante ans. L'histoire d'un choix élémentaire.

— En 1939, Matthias a épousé Sarah Fraenkhel, fraîchement émigrée de Cracovie, et qui allait devenir la mère de Barnabé. En 40, dès la parution des lois antijuives, il a caché Sarah dans la maison de Loscence. Après quoi, il est retourné à Paris et s'est rendu à la mairie du 7e arrondissement, son quartier de naissance, pour y faire changer son nom.

— Changer son nom?

— De Bernardin, il est devenu Fraenkhel. Il a fait tranquillement ce que quarante-cinq millions de citoyens auraient dû faire.

Oh! Matthias… Matthias ou l'honneur de tous.

— Et Sarah? A quoi ressemblait-elle, la petite Sarah?

— Ne rêve pas, Benjamin. Je ne crois même pas que Matthias ait fait ça par amour. Pas seulement, en tout cas. S'il n'avait pas rencontré Sarah, s'il avait été célibataire ou marié à une fille de gentil, il se serait fait appeler Cohen ou Israël… La résistance douce, façon Matthias. Douce et silencieuse. Tu le connais: pas prosélyte pour deux ronds.

— On l'a laissé faire?

— Le fonctionnaire de l'état civil qu'il a soudoyé a dû jouir, en s'imaginant qu'il se faisait graisser la patte par un idéaliste suicidaire…

— Et Matthias a pu continuer à exercer?

— Sa salle d'attente regorgeait déjà de hautes dames. Il était le plus jeune obstétricien de France. Elles adoraient accoucher entre les mains d'un ange. Du beau monde qui prenait les principes pour des caprices. On lui a passé ce caprice-là. Il était follement à la mode. On continua donc d'enfanter chez le docteur Fraenkhel. C'était gravé noir sur cuivre à la porte de son cabinet: Fraenkhel. Les jolies aryennes au ventre rond poussaient, poussaient, en évitant de prononcer son nom. Julie suivait la route et le fil de l'Histoire.

— Ça s'est gâté au printemps 44, quand ils sont tous devenus fous. Ils lui ont donné le choix: Sarah ou lui. Quand on l'a sorti d'Auschwitz, il pesait la moitié de son poids. Il ramenait un numéro, tatoué sur l'avant-bras.

— Et Sarah?

— Je ne l'ai pas connue. En dehors de ça, c'était un couple comme beaucoup d'autres, tu sais. Ils ont divorcé à la fin des années cinquante, peu après la naissance de Barnabé.

*

Rare et célèbre, le vin suivant. Nous le bûmes au-dessus d'une vallée d'Arbois qui fleurait bon l'apaisement. C'était le fameux vin de paille.

— Je t'écoute, Malaussène.

Elle m'en avait tout dit avant d'en remplir mon verre. Grappes soigneusement triées, mises à sécher sur un lit de paille pendant deux ou trois mois. Le raisin se momifie, le sucre se concentre. On laisse le moût fermenter pendant un ou deux ans et le vin vieillir en fût pendant les quatre années suivantes.

— Alors?

Alors, c'était bon.

Mais il fallait lui en dire plus sur ce genre de bonté.

— C'est un vin blanc, liquoreux bien sûr, très fin…

Julie eut un sourire.

— Très très fin, Benjamin… et comme on dit par ici: «Plus on en boit, plus on va droit!»

*

Le grand camion blanc alla droit au cépage suivant.

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