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Monsieur Malaussène

Электронная книга - «Monsieur Malaussène». Краткое содержание книги:

— La suite! réclamaient les enfants. La suite! La suite!
Ma suite à moi c'est l'autre petit moi-même qui préparer ma relève dans le giron de Julie. Comme une femme est belle en ces premiers mois où elle vous fait l'honneur d'être deux! Mais, Julie, crois-tu que ce soit raisonnable? Julie, le crois-tu? Franchement… hein? Et toi, petit con, penses-tu que ce soit le monde, la famille, l'époque où te poser? Pas encore là et déjà de mauvaises fréquentations!
— La suite! La suite!
Ils y tenaient tellement à leur suite que moi, Benjamin Malaussène, frère de famille hautement responsable, bouc ressuscité, père potentiel, j'ai fini par me retrouver en prison accusé de vingt et un meurtres.
Tout ça pour un sombre trafic d'images en ce siècle Lumière.
Alors, vous tenez vraiment à ce que je vous la raconte, la suite?
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Trois films au programme: La Sortie des usines Lumière, Le Jubilé de la reine Victoria et L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat.

Julie me racontait ce que Job lui avait raconté.

Moi, j'écoutais Julie et j'étais au cinéma. Je voyais — nettement — le rayon magique traverser l'ombre immémoriale de la Hofburg, passer par-dessus les têtes aristocratiques et leur plaquer la réalité sur le mur d'en face: La Sortie des usines Lumière. Une invasion de prolos! Les femmes en jupe-cloche, et les hommes en chemise et chapeau de paille. Exactement comme s'ils jaillissaient du mur.

— Pour comble de beauté dramatique, disait Julie, le projecteur s'est enrayé, juste avant que le concierge ne ferme les portes de l'usine.

Et tous les ouvriers Lumière se retrouvèrent figés en une brusque immobilité de spectateurs! Scandale! Non contente de se présenter le chapeau sur la tête et la bicyclette à la main dans une soirée où elle n'était pas conviée, voilà que cette racaille se conduisait comme si la projection eût été donnée pour elle, et que le sujet des frères Lumière en eût été: La Famille impériale des Habsbourg, ses collatéraux et ses courtisans, en leur palais de la Hofburg, occupés à scruter le vide.

Fut-ce la fureur concentrée du public? Il y eut d'abord une petite auréole au milieu de l'écran, puis des cloques irisées crevèrent çà et là, dévorant ouvriers et ouvrières, et on se retrouva enfin entre soi, dans une odeur épouvantable, assez semblable à celle de la chair brûlée. L'opérateur bredouilla des excuses. Un deuxième projecteur envoya aussitôt Le Jubilé de la reine Victoria. Cette fois, la noble assemblée fut stupéfaite de se voir de part et d'autre de l'écran. Tout le monde jouait à se chercher parmi les adulateurs de la grande cousine podagre. Et quand ils se trouvaient, ils se pinçaient, ils se tâtaient le pouls, pour s'assurer que c'était bien leur image qui faisait des courbettes, là-bas, dans les profondeurs de l'écran. Sur quoi, une locomotive fit exploser le mur de la Hofburg, culbutant plusieurs spectateurs dans la salle de projection. C'était L'Arrivée du train de Louis Lumière. (Ce soir-là, le petit Job se découvrit des yeux.) Enfin immobile, le train accueillit dans ses flancs de bois un couple de jeunes paysans provençaux — allons bon, des paysans, maintenant! — , la jeune fille, toutefois, fort intimidée de sentir peser sur elle tant de nobles regards. Au point qu'elle hésita une seconde aux marches de son wagon, comme si elle s'était trompée de classe.

— Difficile de t'expliquer ça, Juliette, commentait le vieux Job, mais aucun des spectateurs de la Hofburg ne pensa spontanément que c'était la présence de la caméra qui intriguait cette jeune paysanne.

— Vous voulez dire… ils croyaient qu'elle les voyait?

— Non, bien sûr, non, non, pas plus qu'ils ne s'étaient réellement crus envahis par les ouvriers Lumière, ou doués d'ubiquité devant le jubilé de la reine. Mais… comment te dire? Ils avaient le regard aristocratique, comprends-tu? Ils étaient habitués à considérer le monde comme un livre d'images, et voilà qu'on leur présentait des images qui, justement, étaient le monde. Tu comprends, Juliette? Fais-moi plaisir, dis-moi que tu comprends.

Elle faisait oui de la tête. Le vieux Job avait une voix de projecteur. Elle aimait le crépitement de cette voix.

— Leur regard avait perdu le pouvoir de modifier le spectacle. J'étais peut, mais je les ai bien observés, tu sais. Cela se déroulait sous leurs yeux, malgré eux, comme beaucoup d'autres choses, désormais, dont ils n'avaient pas conscience. Et ils continuaient d'avoir le regard aristocratique. C'était très distrayant. Très distrayant…

— Et l'opinion des industriels? avait demandé Julie.

— Sur le cinématographe? Unanime: aucun intérêt! «On n'industrialise pas la lanterne magique.» Le chœur des crétins. En 1908, quand ils ont commencé à se réveiller, il était trop tard: les usines de mon père avaient dévidé tant de millions de kilomètres de pellicule celluloïd que la terre, depuis ce temps-là, ressemble à un gros œil de mouche tournant dans le cosmos.

*

L'auberge était une image d'auberge, la chambre était lambrissée de bois brut, le lit recouvert d'un édredon de grand-mère, la fenêtre ouverte sur le mauve couchant d'une montagne, le camion blanc à l'écurie, devant sa ration d'avoine, Julie et moi penchés sur un vin couleur d'ambre.

— «Savagnin», Benjamin, c'est le nom du cépage. Tu te souviendras?

— Savagnin.

— Trèèès bien. Un vin mythique. On l'appelle le vin de voile. Grand prince des vins du Jura. Vendanges tardives, mise en fûts de chêne avinés, tu laisses mariner six ans au moins, jusqu'à ce qu'un voile de levure se forme à la surface, d'où son nom. Et sa couleur ambrée. On l'appelle aussi le vin jaune.

— Le vin jaune…

Les noms de vins, de villes et de cépages bourdonnaient dans mon crâne. Dégustations à Salin-les-Bains, à Poligny, à Château-Chalon, à L'Etoile, à Lons-le-Saunier, à Saint-Amour, les jus pourpres et corsés du trousseau, les rosés délicats du poulsard, et maintenant le vin jaune du savagnin, «grand prince des vins du Jura».

— Alliance de noix verte, d'amande grillée, de noisette…

(Noix verte, amande grillée, noisette…)

— A ne pas confondre avec le vin de paille, Benjamin, célèbre, le vin de paille, et très rare… mais nous verrons ça demain…

(C'est ça… demain… demain…)

Il y avait un petit boîtier noir sur la table de nuit. En se glissant dans les draps, Julie s'en est saisie et l'a dirigé comme une arme devant nous. Aussitôt un cube de plastique s'est allumé au pied du lit. Ça s'appelle une télévision. Une fenêtre sur le monde, soi-disant. Tu parles… En s'ouvrant, la fenêtre a directement donné sur nous-mêmes. Sur une carte de Belleville, en l'occurrence. Une carte tatouée sur une peau d'homme. La voix du commentateur disait:

— Il y a ceux qui emballent ou qui effacent, les Christo et les Barnabooth, esthétique de l'oubli dans un monde en perte de valeurs, mais il y a aussi les anonymes acharnés à se souvenir, qui vont jusqu'à graver leur mémoire sur leur peau… M. Beaujeu, le serrurier de Belleville, était de ceux-là… On l'appelait Cissou, dans son quartier

La voix du commentateur guidait la caméra, le long de la rue du Transvaal sur la poitrine de Cissou, vers le croisement de la rue Piat et de la rue des Envierges, en cette plate-forme qui offre une vue imprenable sur la destruction de Belleville. Et j'ai brusquement senti entre mes doigts le froid mortel de la photo arrachée aux mains de Clément, froide comme la peau d'un mort, froide comme l'absence de Cissou, et, dans la chaleur de notre lit commun, j'ai compris qu'avec le départ de Cissou nous avions perdu une autre raison de vivre, qu'après l'oncle Stojil et le vieux Thian. Cissou avait levé l'ancre à son tour, Cissou que je n'avais pas pleuré sur le moment, levé l'ancre, arraché une de mes attaches au monde, car ce n'était pas un ami que j'avais perdu là, c'était la meilleure part de moi-même, comme toujours quand un ami s'en va, une ancre arrachée au cœur de mon être, un morceau de mon cœur sanglant au bout de cette ancre enlevée, et ce n'était pas seulement du vin qui coulait de mes yeux, c'étaient mes larmes, cette inépuisable cuvée de souffrance, le cépage si productif de la douleur de vivre, si profondément enraciné en notre terre de deuil.

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