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Monsieur Malaussène

Электронная книга - «Monsieur Malaussène». Краткое содержание книги:

— La suite! réclamaient les enfants. La suite! La suite!
Ma suite à moi c'est l'autre petit moi-même qui préparer ma relève dans le giron de Julie. Comme une femme est belle en ces premiers mois où elle vous fait l'honneur d'être deux! Mais, Julie, crois-tu que ce soit raisonnable? Julie, le crois-tu? Franchement… hein? Et toi, petit con, penses-tu que ce soit le monde, la famille, l'époque où te poser? Pas encore là et déjà de mauvaises fréquentations!
— La suite! La suite!
Ils y tenaient tellement à leur suite que moi, Benjamin Malaussène, frère de famille hautement responsable, bouc ressuscité, père potentiel, j'ai fini par me retrouver en prison accusé de vingt et un meurtres.
Tout ça pour un sombre trafic d'images en ce siècle Lumière.
Alors, vous tenez vraiment à ce que je vous la raconte, la suite?
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— Sans blague? Tu as la recette?

— Oui.

Le regard de Silistri se rembrunit.

— Et ça m'a coûté cher.

IX

ENTRACTE

Benjamin, dis-moi la vérité.

29

Beaucoup plus tard dans la nuit, Julie m'a dit:

— Benjamin, dis-moi la vérité.

C'était la première fois qu'elle me demandait une chose pareille. J'ai fini par murmurer:

— Oui, mon amour?

Quelques secondes ont passé de son côté. Puis elle a demandé:

— Le cinéma, au fond, tu t'en fous, hein?

Je ne me suis pas posé la question de cette question. C'est une habitude que j'ai perdue avec Julie. Je me suis contenté de réfléchir. Le cinéma… voyons voir…

— Tu t'en fous complètement, non?

— Pas vraiment. Pas complètement. Je m'en fous un peu, quoi…

— C'est pire que tout, comme réponse pour un cinéphile. Imagine la tête d'Avernon, si tu lui répondais ça. Autant lui annoncer que tu préfères les entractes.

Nous murmurions dans le noir, allongés sur le dos, bras contre bras, sous le baldaquin, dans le théâtre abandonné. Sans transition, Julie m'a posé une deuxième question:

— Et le vin?

— Quoi, le vin?

— En dehors du sidi-brahim, tu t'intéresses au vin?

— Tu veux dire… si je m'y connais?

On aurait dit une première rencontre.

— Oui. Tu t'y connais en vin?

— Pas du tout.

Alors, toujours sans bouger d'un millimètre, elle a dit:

— J'ai quelque chose à te proposer.

Son idée était simple. Elle me l'a exposée simplement.

— On va sécher nos larmes en s'occupant de trucs dont on se fout complètement.

Elle allait louer un camion, m'emmener dans son Vercors natal où nous déménagerions la cinémathèque du vieux Job. Par la même occasion nous prendrions livraison de son Film Unique, quelle que fût l'opinion de Barnabé sur la question.

— Le vieux Job m'a envoyé un fax, il nous attend. On en profitera pour faire ma route des vins.

On rapporterait toute cette pellicule à Suzanne et aux cinéphiles. Nous taillerions le bonheur de leurs vies dans la douleur de la nôtre. Vive le cinéma.

J'ai demandé:

— Et Clara?

— Clara a décidé de prendre une semaine de chagrin avec ta mère.

Bon.

— Quand partons-nous?

— Demain.

*

— Alors?

J'ai fait tourner le vin dans mon verre, humé un long coup, bu une larme, gargouillé et mâchonné, tout comme je l'avais vu faire. Puis j'ai levé les yeux au ciel, hoché la tête, froncé les sourcils… j'ai regretté de ne pas savoir bouger les oreilles. Finalement, j'ai dit:

— Pas dégueulasse.

Dehors, le grand camion blanc attendait gentiment la fin de la dégustation.

Julie me singeait:

— Pas dégueulasse…

Toute son amoureuse pitié dans cette imitation… un zeste de mépris… Et le monstrueux iceberg de sa connaissance barbotant dans ce cocktail.

— Le vin d'Irancy, Benjamin, est beaucoup mieux que «pas dégueulasse». C'est un rouge de haute tenue et de longue garde. Celui qui se désole dans ton verre est issu d'un cépage en voie de disparition, aussi rare qu'une baleine dans les eaux territoriales japonaises: un tressot, mon chéri, et d'une année exceptionnelle: 1961! Un vin de vigueur et de belle robe! Regarde-le, au moins, si ton palais est sourd!

— Julie, d'où ça te vient, cette science?

Dans le camion qui nous conduisait vers l'escale suivante, elle souriait.

— Du gouverneur mon père.

Le gouverneur avait tenu à lui former le goût.

— A six ans, il m'a plongée dans le pinard comme on vous colle au piano. Je regimbais, comme tous les gosses devant leur instrument, mais il refusait de négocier. Aujourd'hui encore le vin m'indiffère, mais savante je suis. Tu vas voir ce que tu vas voir!

Elle se vengeait sur moi de cette enfance œnologue.

— C'est tout ce que tu peux m'en dire, de ce chablis, Benjamin? Rien sur son corps, sa finesse, sa robe, sa limpidité? Bon, parlons clair: quel goût il a? J'attends… Qu'est-ce que tu as dans la bouche?

— Un goût d'herbe… non?… un goût vert?

— Pas si mal. Pierre et foin coupé, en fait. Cépage chardonnay. La montée du Tonnerre, 1976. Un premier cru. Tu te souviendras? Mille neuf cent soixante-seize! Retiens bien, au retour, je t'interrogerai.

Le camion reprenait l'asphalte. Julie dépassait sans broncher les gendarmes en embuscade. Pourtant, du crémant de Bourgogne aux coteaux rares de Vézelay, en passant par les petits sauvignons de Saint-Bris et le chablis aux reflets verts, notre sang devenait encyclopédique, et si l'un de ces pandores nous avait fait souffler dans son ballon, nous aurions fini le voyage en montgolfière. De mon côté, ça m'arrangeait, ce voile d'ivresse. C'était la toute première fois que je sortais de Paris et la nostalgie m'avait entrepris dès les premiers tours de roues. Il fallait combattre. Je me suis installé au chaud, dans les vapeurs de cépages et dans la voix de Julie. Je voyageais en moi-même.

Au-delà de Dijon, Julie négligea les côtes-de-beaune et autres côtes-de-nuits. Le camion enjamba la Saône et mit le cap sur le Jura. D'après la carte, ce n'était pas l'itinéraire le plus simple.

— Le gouverneur mon père ne prenait que cette route. Du coup, je n'ai jamais bu de beaujolais, et pas une seule goutte de bordeaux.

Elle ricana:

— Mais tu vas voir, les vins du Jura, c'est quelque chose!

*

Elle me parlait de son père. Elle me parlait de son enfance. Elle me parlait du vieux Job. En fait, elle parlait. Elle parlait en conduisant. Elle parlait un demi-ton au-dessus du moteur. Elle parlait interminablement. Du vieux Job, du Vercors et de la vallée de Loscence, des grottes, de Barnabé, de Liesl et de Job encore, du pinard et du cinéma, dans le ronronnement du camion… On ne sait jamais comment le chagrin va faire sa pelote. Elle qui, dans le malheur, était abonnée au silence, voilà qu'elle parlait pour nous deux à présent. Un peu comme on raconte des histoires. Avec un titre pour chacune d'elles. Souvent tiré d'une de mes questions, le titre. Celle-ci, par exemple:

— Comment Job est-il venu au cinéma?

*
L'ENFANT JOB ET LE CINÉMATOGRAPHE

— Par son père. A l'âge de cinq ans, son père l'a emmené à une séance très particulière. Chez l'empereur François-Joseph en personne. A Vienne, dans le palais de la Hofburg. Près d'un siècle plus tard, Job se souvient encore parfaitement de cette séance. Tu verras, on la lui fera raconter, il adore ça.

Elle aussi, elle adorait cette histoire.

Elle raconta.

L'empereur François-Joseph ne croyait pas au cinématographe. L'empereur était hostile à l'électricité aussi, et à la machine à écrire, et au téléphone, et à l'automobile, et au chemin de fer. Comme son grand-père François, il soupçonnait le rail d'accélérer la propagation des idées révolutionnaires. Il allait encore pisser une chandelle à la main quand Vienne faisait le jour et la nuit en appuyant sur une poire électrique. L'empereur François-Joseph était un souverain buté mais consciencieux. En matière de progrès, il pesait toujours le pour et le contre. Quand le pour faisait pencher la balance, il s'asseyait dans le plateau du contre. Il convoqua donc tout ce que Vienne comptait d'industriels industrieux pour qu'ils «opinionassent» (l'expression est de Job) sur cette invention des frères Lumière: le cinématographe. Les parents du vieux Job étaient de la fête. Ils avaient emmené le petit.

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