Monsieur Malaussène
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #4
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070403004
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Monsieur Malaussène». Краткое содержание книги:
Ma suite à moi c'est l'autre petit moi-même qui préparer ma relève dans le giron de Julie. Comme une femme est belle en ces premiers mois où elle vous fait l'honneur d'être deux! Mais, Julie, crois-tu que ce soit raisonnable? Julie, le crois-tu? Franchement… hein? Et toi, petit con, penses-tu que ce soit le monde, la famille, l'époque où te poser? Pas encore là et déjà de mauvaises fréquentations!
— La suite! La suite!
Ils y tenaient tellement à leur suite que moi, Benjamin Malaussène, frère de famille hautement responsable, bouc ressuscité, père potentiel, j'ai fini par me retrouver en prison accusé de vingt et un meurtres.
Tout ça pour un sombre trafic d'images en ce siècle Lumière.
Alors, vous tenez vraiment à ce que je vous la raconte, la suite?
— Une infection, cette Affection.
Poubelle.
Aucun doute, pourtant. Postel-Wagner avait lui-même pratiqué deux autopsies sur les onze interruptions abusives. Les conclusions qu'il avait envoyées à Coudrier étaient formelles: fœtus parfaitement viables.
Le médecin légiste ralluma une pipe songeuse. De loin, Titus demanda:
— Qu'est-ce que vous mettez, comme tue-mouches, dans votre pipe?
Postel-Wagner dissipa le nuage.
— Et qu'est-ce qu'il vous inspire, comme prières, votre chapelet?
Un revolver jaillit dans la main droite de l'inspecteur.
— Le pardon des offenses.
La sonnerie du téléphone retentit à la même seconde.
Postel-Wagner décrocha, s'annonça, écouta, hocha deux fois la tête, raccrocha et déclara:
— C'est le divisionnaire Coudrier. Un type est passé par Belleville. Il a posé des questions à propos de Cissou la Neige. Il prétend être son neveu. Il va y avoir de l'offense à pardonner, Titus.
33
— Si je calcule bien, dis-je, Liesl et le vieux Job se sont offert dans les quatre-vingts années de vie commune, c'est ça?
— Quatre-vingt-sept exactement. Ils ne se sont plus quittés depuis cette rencontre, au Café Central.
Nous avions vidé le lac d'Annecy avec nos petits verres. Le grand camion blanc tanguait sur la route de Grenoble.
— La belle amour, dis-je.
Le camion blanc fit un écart nerveux.
— L'amour, toujours l'amour, tu nous pompes l'air avec ton amour, Benjamin!
(Ouh là… humeur.)
Mains crispées sur le volant, regard-horizon, Julie s'était mise à conduire comme on s'acharne.
— Tu me donnerais presque envie de repiquer au cul pour le cul.
Ecrasement du champignon. Bond de la bête blanche. Je me suis tenu à la poignée de la portière et au sujet de la conversation.
— Ah! bon, quatre-vingt-sept années de vie commune sans amour, alors?
Hurlement des virages.
— Le monde selon Malaussène: avec amour ou sans amour! Pas d'alternative. Le devoir d'amour! L'obligation au bonheur! La garantie-félicité! L'autre dans le blanc des yeux! Un univers de merlans frits! Je t'aime tu m'aimes, qu'est-ce qu'on va faire de tout cet amour? La nausée! De quoi s'enrôler dans la horde des veuveurs!
— Les veuveurs?
— Les veuveurs! Les faiseurs de veuves! Qui nous libèrent de l'amour! Pour donner au moins une chance à la vie! Telle qu'elle est! Pas aimable!
J'ai regardé le ciel. Pas le moindre nuage. Une colère bleue.
— D'où ça te vient, cette religion de l'amour, Benjamin? Où est-ce que tu l'as chopée, cette vérole rose? Petits cœurs qui puent la fleur! Ce que tu appelles l'amour… au mieux, des appétits! Au pis, des habitudes! Dans tous les cas, une mise en scène! De l'imposture de la séduction jusqu'aux mensonges de la rupture, en passant par les regrets inexprimés et les remords inavouables, rien que des rôles de composition! De la trouille, des combines, des recettes, la voilà la belle amour! Cette sale cuisine pour oublier ce qu'on est! Et remettre la table tous les jours! Tu nous emmerdes, Malaussène, avec l'amour! Change tes yeux! Ouvre la fenêtre! Offre-toi une télé! Lis le journal! Apprends la statistique! Entre en politique! Travaille! Et tu nous en reparleras de la belle amour!
Je l'écoute. Je l'écoute. Le ciel est bleu. Le moteur s'est emballé. Je suis loin de Paris. En voyage. Prisonnier de l'extérieur. Pas de siège éjectable.
Elle s'est mise à grommeler, en espagnoclass="underline"
— No se puede vivir sin amar…
Elle ricane. Elle tape sur le volant. A pleines paumes. Pied au plancher, elle gueule:
— ¡ no se puede vivir sin amar! Ah! Ah!
Un vrai cri de guerre.
Le camion pique à droite, fait une embardée sur un promontoire de terre brune. Poussière. Frein à main. Pare-brise. Immobilité. A une roue du précipice. Souffle court.
Elle ouvre la porte. Elle saute. Elle se découpe sur fond de vallée bossue. Elle shoote dans un caillou. Le silence tombe, tombe.
Tombe.
Elle s'accroupit au-dessus du vide.
Eternité.
Elle se relève.
Le ciel sur les épaules. Les bras le long du corps. Ses yeux à ses pieds.
Elle souffle un bon coup.
Elle se retourne.
Elle remonte sur son siège.
Elle dit:
— Excuse-moi.
Elle ajoute:
— Ce n'est rien.
Elle ne me regarde pas. Ne me touche pas.
Contact.
— C'est passé.
Elle répète:
— Excuse-moi.
Marche arrière.
Le camion blanc reprend la route.
Elle me raconte l'histoire de Liesl et de Job.
Liesl d'abord. L'enfance de Liesl.
1) Les notes: Lorsque Herma, la mère de Liesl, se mettait au piano, les petits doigts de l'enfant butinaient l'espace en une sorte de vol immobile. Si on lui demandait à quoi rimait cet acharnement de colibri, Liesl répondait:
— J'attrape les notes.
2) Les mots: Il en fut des mots comme des notes: papillons épinglés sur le coussinet de sa mémoire. «Herma» et «Stefan», d'abord, les prénoms de ses parents. Liesl ne leur donnait pas du «papa» ou du «maman»; d'emblée, elle les nomma. Sourcils froncés, un peu comme si elle confirmait un souvenir.
Herma s'en amusait:
— Cette enfant se demande où elle nous a rencontrés.
Les premiers mots de son langage ne durent rien à l'enfance: «Österreich», «Zollverein», «Neue Freie Presse» «Die Fackel», «Darstellung», «Gesamtkunstwerk»… ils s'envolaient des conversations adultes pour nicher dans sa mémoire parmi les patronymes de ceux qui les prononçaient: «Schnitzler, Loos, Kokoschka, Schönberg, Karl Kraus».
— L'éthique et l'esthétique ne sont qu'un! s'exclamait l'oncle Kraus pour fustiger le théâtre de Reinhardt.
— L'éthique et l'esthétique ne sont qu'un, répétait Liesl, en repoussant son assiette restée pleine.
— Vous ne me ferez pas croire que cette enfant comprend ce qu'elle dit!
— Non? ironisait Karl Kraus. Eh bien, regardez dans son assiette! Ma nièce ne retient que les mots justes.
3) Les bruits. Le premier bruit à s'installer en Liesl fut celui de la pendule, au-dessus de son berceau. Les dcs et les tacs… Cette pendule Junghans dont Liesl ne se sépara jamais.
— Ecoute la pendule, disait-elle à Julie. Ecoute-la de tout ton corps. Autant de «tics» différents que de «tacs» distincts. Chacun d'eux m'a laissé un souvenir entier.
— Tu crois ça possible?
Le camion blanc avait retrouvé son rythme de récit au long cours.
— Quoi donc?
— Les «tics» et les «tacs», le souvenir des «tics» et des «tacs», tu crois que c'est vrai?
Julie m'a regardé. Une question pareille, elle n'en revenait pas.
— Tu es un enfant, Benjamin. Fais-moi penser à te donner un cours sur le mythe.