Le Compagnon Du Tour De France
- Автор: Sand George
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:
Il me reste à vous embrasser.
Votre ami et pays sincère,
Romanet le Bon-Soutien D. G. T. de Blois.»
La simplicité de cette rédaction, jointe à l’idée que Pierre se faisait, avec raison, de la profonde douleur du Bon-Soutien, l’impressionna tellement, qu’il sentit couler ses larmes.
– Amaury, Amaury! s’écria-t-il, que nous sommes petits, nous autres, avec nos lectures et nos phrases, devant une telle force d’âme et une générosité si peu emphatique! Avec le temps je serai plus raisonnable, s’il plaît à Dieu! Il croit manquer de courage à l’heure où il en montre un sublime! Hommes de peu de foi que nous sommes, nous ne saurions pas souffrir avec cet héroïsme. Nous nous répandrions en plaintes, en murmures; nous aurions de la colère, de la haine et des idées de vengeance…
– Tais-toi, Pierre, je te comprends de reste, s’écria le Corinthien en relevant la tête qu’il avait tenue cachée dans ses mains pendant la lecture de la lettre. C’est pour moi que tu dis tout cela; car toi, tu es aussi vertueux que Romanet, et tu serais aussi calme que lui dans le malheur. Mais si c’est pour me rattacher à la marquise que tu vantes le pardon des injures, tu n’y réussis nullement; les nouvelles que contient cette lettre bouleversent tous mes projets et renouvellent toutes mes idées. Que s’est-il donc passé dans l’esprit de la Savinienne? Que signifie aujourd’hui sa conduite? Que veut-elle faire? Sur quoi compte-t-elle? Je veux savoir tout cela. Tu dois avoir reçu une lettre d’elle, et tu ne me l’as pas montrée. Je veux la voir.
– Tu ne la verras pas, répondit Pierre. Non, non! l’amant de la marquise des Frenays ne lira pas les nobles plaintes de la Savinienne. Qu ’il te suffise de savoir l’effet de ton silence et du mien; car je ne lui ai point écrit non plus: je ne pouvais pas la tromper, et je ne voulais pas l’éclairer. Il me semblait toujours que tout n’était pas perdu, et je différais de jour en jour, espérant que tu reviendrais à elle.
– Enfin quel effet a produit ton silence? Parle!
– Elle a deviné la vérité; et, se disant qu’elle n’était plus aimée, qu’elle ne l’avait peut-être jamais été, se voyant délaissée, abandonnée à la misère, elle a voulu, du moins, mettre sa conscience en paix, et ne rien accepter davantage du Dignitaire. Je te citerai un seul passage de sa lettre:
«J’ai bien souffert assez longtemps avec Savinien d’avoir un désir dans le cœur. Je ne veux pas souffrir d’un regret toute ma vie avec Romanet; ce serait tout aussi coupable. Je ne suis pas sans remords pour le passé: je n’en veux plus dans l’avenir. J’aime mieux toute autre espèce de malheur que celui-là.»
– Pauvre sainte femme! dit le Corinthien d’une voix sombre, et en se levant. Achève; que voulait-elle faire après avoir rompu avec le Bon-Soutien?
– Reprendre son ancien état de lingère, et, si tu n’étais pas ici, venir y tenter un établissement. Elle s’est imaginé, d’une part, qu’elle trouverait de l’ouvrage dans ce pays; et, de l’autre, que tu ne pouvais pas être resté près de moi, puisque tu l’oubliais sans que personne songeât à l’en avertir.
– Son idée est bonne, répondit le Corinthien d’un air préoccupé; il n’y a point de lingère ici: elle aura la pratique du château… Elle repassera les fichus transparents de la marquise, ajouta-t-il avec une amertume sanglante. Pierre, donne-moi une plume et du papier. Vite!
– Que veux-tu faire?
– Tu me le demandes? Écrire à la Savinienne, lui dire que nous l’attendons, que l’un de nous ira la chercher à moitié chemin, tandis que l’autre retiendra et préparera son logement dans le village. Est-ce que ce n’est pas là mon devoir?
– Sans aucun doute, Amaury; mais le dépit est un mauvais garant du devoir. J’aimerais mieux que tu écrivisses cette lettre demain, à tête reposée.
– Je veux l’écrire tout de suite.
– Parce que tu sens que demain tu n’en auras plus la force.
– Je l’aurai; j’écrirai encore demain, et encore après-demain, si tu veux; j’ai plus de force que tu ne crois.
– Amaury, si tu écris, la Savinienne viendra. Elle croira en toi, et, moi, je ne sais si j’aurai le courage d’en douter assez pour la désabuser. Si elle vient, et qu’elle te trouve aux pieds de la marquise, comment faudra-t-il considérer ta conduite?
– Comme celle d’un lâche ou d’un fou.
– Prends garde d’être fou. N’écris pas encore…
Le Corinthien écrivit pourtant; il écrivit dans la nuit, sous l’empire d’une indignation et d’un dégoût profonds pour la marquise. Aussitôt que le jour parut, il courut porter sa lettre à la poste, et elle partit avant que Pierre, vaincu par la fatigue, se fût réveillé.
CHAPITRE XXVI
Pendant plusieurs jours le Corinthien ne revit pas la marquise; et comme elle n’avait la conscience d’aucun tort envers lui, la coquetterie étant chez elle une seconde nature, sa surprise fut extrême; mais son chagrin ne fut pas bien profond d’abord. Son enivrement se prolongea jusqu’à une partie de chasse que les amis de Raoul lui avaient proposée et qu’ils arrangèrent pour elle. Yseult tâcha d’abord de l’en détourner, n’aimant pas la voir entrer en relation avec des gens qu’elle croyait antipathiques à son grand-père, et vers lesquels elle ne se sentait portée par aucun lien d’idées ou de position. Mais le vieux comte n’était pas fâché de voir sa famille se rattacher par quelque bout à la noblesse du pays, et il autorisa sa nièce à se distraire en acceptant l’invitation qu’une élégante et fière comtesse des environs, sœur d’un des plus ardents adorateurs de Joséphine, vint lui faire en personne. Cette visite diplomatique avait pour but, dans la pensée de la noble dame, le mariage de ce frère, le vicomte Amédée, avec la riche Yseult de Villepreux. Yseult s’étonna un peu de ce retour vers elle après l’indignation que ses idées républicaines bien connues avaient excitée chez sa voisine. Elle y répondit assez froidement; et pourtant, comme Joséphine la conjurait de l’accompagner, elle ne refusa pas ouvertement. Joséphine ne montait pas à chevaclass="underline" on devait venir la prendre en calèche. Yseult était une très bonne amazone; elle dirigeait adroitement son cheval, et lui faisait franchir les fossés et les barrières avec ce calme dont on ne la voyait jamais se départir. Ce talent d’équitation était le seul qui lui attirât un peu de considération de la part de son frère et des nobles damoiseaux du voisinage. Elle aimait beaucoup cet exercice; et comme il était bien difficile qu’elle n’eût pas, sous son grave extérieur, un peu des goûts et des entraînements de l’enfance, elle se laissa vaincre peu à peu. Il y avait quelque temps qu’elle n’était montée à chevaclass="underline" elle voulu s’exercer seule dans le parc. Pierre, qui la guettait sans cesse, se trouva sur son passage, comme elle fendait l’air avec la rapidité d’une flèche. Elle s’arrêta court devant lui, et lui demanda en riant s’il n’était pas scandalisé de la voir se livrer à un amusement aussi aristocratique. Pierre sourit à son tour, mais avec tant d’effort, et son regard trahissait une tristesse si profonde, qu’Yseult pressentit tout ce qui se passait en lui. Elle voulut s’en assurer: – Vous savez qu’il y a une grande partie de chasse demain? lui dit-elle.