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Le Compagnon Du Tour De France

Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:

Pierre Huguenin et son p?re sont compagnons. Le Comte de Villepreux les a engag?s pour qu'ils restaurent les boiseries de sa chapelle. Le Comte vit avec deux jeunes femmes: sa fille Yseult, tr?s cultiv?e et ?prise d'id?al, et la Marquise Jos?phine des Fresnays, qui est passionn?e et romantique. Pierre Huguenin quitte le manoir pour aller chercher des ouvriers capables de remplacer son p?re qui a eu un accident le rendant inapte au travail. Il ram?ne son ami nantais, le Corinthien qui abandonne son amie La Savinienne au profit de Jos?phine. Le Comte de Villepreux refuse de voir des roturiers, m?me cultiv?s, entrer dans sa famille. Il exp?die le Corinthien en Italie. Pierre et Yseult doivent, eux aussi, renoncer ? leur amour, bien qu'il soit pur et calme.
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En montant des meubles dans le cabinet de la tourelle, Pierre, conduit par Yseult, ne put se défendre d’une émotion que celle-ci aperçut et partagea.

– Cette pièce vous rappelle, ainsi qu’à moi, lui dit-elle avec candeur, un souvenir pénible; je voudrais l’effacer. Ne vous souvenez-vous pas d’une certaine gravure que vous aviez acceptée et que vous avez méprisée ensuite? Elle est toujours là; et tant qu’elle y sera je croirai que nous ne sommes pas bien réconciliés.

– Donnez-la-moi bien vite, répondit Pierre. Il y a longtemps que je me reproche de ne pas oser la réclamer!

– Tenez, la voici, dit Yseult; et en même temps voici un jouet d’enfant que vous allez recevoir de moi comme un souvenir d’amitié et un gage d’union politique.

– Qu’est-ce donc que cela? dit Pierre en examinant un superbe poignard admirablement ciselé qu’elle lui présentait; à quoi cela pourrait-il me servir? Ce n’est pas un instrument de menuiserie, que je sache.

– C’est une arme de guerre civile, répondit-elle.

– Savez-vous, dit Pierre en retournant le poignard dans sa main et en l’examinant avec une sorte de tristesse, qu’il y a chez nous autres une superstition à propos de ces choses-là? Le don d’un instrument à lame tranchante coupe l’amitié, suivant les uns, et porte malheur, suivant les autres, à celui qui l’a reçu ou à celui qui l’a donné.

– Je ne crois pas à cela, quoique ce soit une idée poétique.

– Ni moi non plus, et pourtant… Mais qu’est-ce que ce chiffre gravé à jour sur la lame?

– C’est le vôtre à présent. Autrefois ce fut celui d’un de mes ancêtres auquel ce poignard appartint. Il se nommait Pierre de Villepreux; n’est-ce pas ainsi que vous vous nommez aussi quand vous réunissez votre nom de baptême à votre nom de compagnon?

– Il est vrai, dit Pierre en souriant; avec cette différence que vos ancêtres donnèrent leur nom au village, et que le village me l’a cédé.

– Vos ancêtres étaient serfs, et les miens soldats; c’est-à-dire que vous sortez des opprimés, et moi des oppresseurs. J’envie beaucoup votre noblesse, maître Pierre.

– Ce poignard est trop beau pour moi, dit-il en le replaçant sur la table; on me demanderait par moquerie où je l’ai volé; et puis vraiment, je suis peuple, je porte le joug de la superstition. Je ne peux me défendre d’une idée sombre devant cette arme tranchante. Décidément, je n’en veux pas. Donnez-moi quelque autre chose.

– Choisissez, dit Yseult en lui ouvrant toutes ses armoires.

– Mon choix sera bientôt fait, dit Pierre. Il y a, dans un volume de votre Bossuet, une petite croix de papier découpé, avec des ornements grecs du Bas-Empire qui sont d’un goût charmant.

– Eh! mon Dieu, êtes-vous donc sorcier? Comment savez-vous cela? Je ne le sais pas moi-même. Il y a deux ans que je n’ai pas ouvert mon Bossuet.

Pierre prit le volume, l’ouvrit, et lui montra la petite croix, dont il avait eu bien envie autrefois, et qu’il avait respectée.

– Comment savez-vous que c’est moi qui l’ai faite? dit-elle.

– Votre chiffre est découpé à jour en lettres gothiques dans un des ornements.

– C’est la vérité. Eh bien, prenez-la donc. Mais qu’en ferez-vous?

– Je la cacherai, et je la regarderai en secret.

– Voilà tout?

– C’est bien assez.

– Vous attachez à cela quelque idée philosophique; vous préférez cet emblème de miséricorde à l’emblème de vengeance que je vous avais destiné.

– C’est possible; mais je préfère surtout ce morceau de papier découpé par vous sous l’influence d’une idée calme et religieuse, à ce riche poignard qui a servi peut-être d’instrument à la haine.

– Maintenant, me direz-vous, maître Pierre, comment vous connaissez si bien mon cabinet et mes livres, et jusqu’aux petites marques qui s’y trouvent? À moins que vous n’ayez le don de seconde vue, tout me porte à croire que vous avez lu ici.

– J’ai lu tout ce qui est ici, répondit Pierre; et il fit sa confession, sans omettre les soins recherchés qu’il avait pris pour ne rien gâter dans le cabinet et pour ne pas ternir même les marges des livres. Ces scrupules firent sourire Yseult. Elle fit plusieurs questions sur l’effet que ces lectures avaient produit en lui, lui demanda dans quel ordre il les avait faites, et quelles impressions il en avait reçues. En écoutant ses réponses, elle s’expliqua beaucoup de choses qu’elle n’avait pas comprises en lui auparavant, et fut frappée de la droiture de jugement avec laquelle, sans autre lumière que celle d’une conscience rigide et d’un cœur plein de charité, il réfutait l’erreur et confondait l’orgueil des savants de ce monde, n’admirant chez les poètes et les philosophes que ce qui est vraiment grand et éternellement beau, ne croyant de l’histoire que ce qui est d’accord avec la logique divine et la dignité humaine, s’élevant enfin, par sa grandeur innée, au-dessus de toutes les grandeurs décernées par le jugement des hommes. Elle fut entièrement subjuguée, attendrie, saisie de respect, remplie de foi, et en même temps d’une sorte de honte, comme il arrive lorsqu’on découvre qu’on a protégé ingénument un être supérieur à toute protection. Assise sur le bord d’une table, les yeux baissés, l’âme pénétrée de ce sentiment que les chrétiens ont défini componction, elle garda le silence longtemps après qu’il eut parlé.

– Je vous ai fatiguée, ennuyée peut-être, lui dit Pierre intimidé par cette apparence de froideur; vous m’avez laissé parler, et je me suis oublié… Je dois vous sembler plus présomptueux dans mes idées que ce bon M. Lefort…

– Pierre, répondit Yseult, je me demande depuis un quart d’heure si je suis digne de votre amitié.

– Vous raillez-vous de moi? s’écria Pierre avec simplicité; non, ce n’est pas là l’idée qui vous absorbe, c’est impossible.

Yseult se leva. Elle était plus pâle qu’elle ne l’avait jamais été, ses yeux brillaient d’un feu mystique. La lueur de la lampe à chapiteau vert qui éclairait la tourelle répandait sur son visage un ton vague et flottant qui lui donnait l’apparence d’un spectre. Elle semblait agir et parler dans la fièvre, et pourtant son attitude était calme et sa voix ferme. Pierre se souvint de la sibylle qu’il avait vue en rêve, et il eut une sorte de frayeur.

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