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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]

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Après bien des péripéties, voici Sévérian de retour sur Teur. Un Sévérian métamorphosé, fort de pouvoirs quasi divins et entraînant dans son sillage la Fontaine Blanche — cet objet astronomique qui est l’exact opposé d’un trou noir, un jaillissement de matière né de la semande de l’Autarque.
Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
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Peu m’importait. Tout autour de moi rayonnaient les Corridors du Temps, prairies ondulantes sous le ciel bas de Chronos, murmure des ruisseaux dévalant en menues cascades de l’univers le plus surnaturel de tous jusqu’à celui qui l’était le moins.

Dans l’éclat vibrant de ses ailes, la petite Tzadkiel papillonnait à côté de l’un d’eux. L’homme vert courait dans un autre. J’en choisis un pour sa solitude, semblable à la mienne, et m’y engageai. Derrière moi, dans le prolongement d’une ligne qui n’existe que rarement, Apu-Punchau, Tête du Jour, sortit de sa maison et s’accroupit pour manger les offrandes de maïs bouilli et de viandes rôties déposées par son peuple. Moi aussi je sentais la faim ; je le saluai de la main, puis il disparut à mes yeux.

Quand je débarquai sur le monde appelé Ushas, ce fut sur une plage de sable – la plage que j’avais quittée pour plonger dans la mer à la recherche de Jutuma, aussi près que possible du lieu et du moment en question.

Un homme, portant un plateau de bois chargé de poissons fumants, marchait sur la partie mouillée du sable, à une cinquantaine de coudées devant moi. Je le suivis ; lorsqu’il eut fait une vingtaine de pas de plus, il atteignit une tonnelle, dégoulinante d’eau de mer apportée par les embruns, et cependant couverte de fleurs sauvages. Une fois là il posa le plateau sur le sable, recula de deux pas et s’agenouilla.

Le rattrapant, je lui demandai dans la langue de l’empire qui devait manger ces poissons.

Il regarda autour de lui ; je voyais bien qu’il était surpris de constater que j’étais un étranger. « Le Dormeur, me répondit-il. Celui qui dort ici et qui a faim.

— Et qui est ce Dormeur ?

— Le dieu solitaire. On sent sa présence ici, toujours dormant, toujours affamé. J’apporte le poisson pour lui montrer que nous sommes ses amis, et pour qu’il ne nous dévore pas lorsqu’il s’éveillera.

— Et vous le sentez en ce moment ? »

Il secoua la tête. « Parfois il est plus fort, si fort qu’au clair de lune on peut le voir allongé ici. Mais il disparait si l’on s’approche. Aujourd’hui je ne l’ai pas du tout senti.

— Pas du tout ?

— Maintenant, si. Depuis que vous êtes arrivé. »

Je m’assis sur le sable et pris un gros morceau de poisson, lui faisant signe de m’imiter. Le poisson était tellement chaud que je me brûlai les doigts ; j’en conclus qu’il avait été cuit très près d’ici. L’homme s’assit aussi, mais ne mangea qu’après une deuxième invitation de ma part.

« Est-ce toujours vous ? »

Il acquiesça. « Chaque dieu a quelqu’un, un homme pour un dieu homme, une femme pour un dieu femme.

— Un prêtre ou une prêtresse. »

Il acquiesça de nouveau.

« Il n’y a pas d’autre Dieu que l’Incréé ; tout le reste, ce sont ses créatures. » Je fus tenté d’ajouter : « Et même Tzadkiel », mais je m’abstins.

« Oui », répondit-il. Il détourna son visage de moi, comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose qui risquait de m’offenser et ne voulait pas voir mon expression. « C’est certainement vrai pour les dieux. Mais pour les humbles créatures comme les hommes, il y a peut-être bien des dieux mineurs. Pour les pauvres misérables que nous sommes, ces petits dieux sont placés très, très haut. Nous nous efforçons de leur plaire. »

Je lui souris pour lui montrer que je n’étais pas en colère. « Et que font donc ces petits dieux pour aider les hommes ?

— Il y a quatre dieux. »

À son intonation psalmodiée, je compris qu’il avait répété bien des fois ce qu’il allait me dire, sans aucun doute pour l’apprendre à des enfants.

« Le premier et le plus grand est le Dormeur. C’est un homme-dieu. Il a toujours faim. Une fois il a dévoré toute la terre, et il pourrait recommencer si on ne le nourrissait pas. Bien que le Dormeur se soit noyé, il ne peut pas mourir. C’est pourquoi il dort ainsi sur la plage. Les poissons appartiennent au Dormeur ; il faut lui demander la permission avant d’aller pêcher. Pour lui je pêche des poissons d’argent. Les tempêtes sont ses colères, la mer calme sa charité. »

J’étais devenu l’Oannes de ce peuple !

« L’autre homme-dieu est Odilo. Lui détient les terres au fond de la mer. Il aime l’érudition et que l’on se conduise bien. Odilo apprend aux hommes à parler et aux femmes à écrire. Il est le juge des dieux et des hommes, mais il ne punit personne qui n’a pas péché trois fois. Une fois il a tendu la coupe à l’Incréé. Le vin rouge est son vin. C’est du vin que lui apporte celui qui le sert. »

Il m’avait fallu le temps d’une respiration pour me rappeler qui était Odilo. Je me rendais maintenant compte que le Manoir Absolu et notre cour étaient devenus le cadre d’un vague tableau, dans lequel l’autarque était assimilé à l’Incréé. Rétrospectivement, cela me parut inévitable.

« Il y a ensuite deux femmes-dieux. Péga est la déesse du jour ; tout ce qui se trouve sous le soleil est à elle. Péga aime la propreté. Elle apprend aux femmes à battre les pierres pour le feu, à cuire le pain et à tisser. Elle les encourage au moment des accouchements et vient auprès de tous à celui de la mort. Elle est la consolatrice. Le pain brun est l’offrande que lui apporte sa femme. »

J’acquiesçai.

« Thaïs est la déesse de la nuit. Tout ce qui est en dessous de la lune est à elle. Elle aime les paroles et les baisers qu’échangent les amoureux. Tous ceux qui s’accouplent doivent lui demander son autorisation, et dire les mots ensemble dans l’obscurité. S’ils ne le font pas, Thaïs allume une flamme dans un troisième cœur, et trouve un couteau pour la main. Dans une mandorle de feu elle approche les enfants pour leur annoncer qu’ils n’en sont plus. Elle est la séductrice. Le miel doré est l’offrande que lui apporte la femme à son service.

— Il semblerait, dis-je, que vous ayez deux dieux bons et deux dieux méchants, et que les méchants soient Thaïs et le Dormeur.

— Oh, non ! Tous les dieux sont bons, et en particulier le Dormeur ! Sans le Dormeur, ils seraient tellement nombreux à mourir de faim ! Le Dormeur est très, très grand ! Et lorsque Thaïs ne vient pas, sa place est prise par un démon.

— Alors, vous avez aussi des démons.

— Tout le monde en a.

— Je suppose. »

Le plateau était presque vide, et j’avais mangé tout mon saoul. Le prêtre – je devrais écrire mon prêtre – n’en avait pris qu’un tout petit morceau. Je me levai, pris ce qui restait et le jetai dans la mer, ne sachant trop quoi d’autre en faire. « Pour Juturna, lui dis-je. Votre peuple connaît-il Jutuma ? »

Il avait bondi sur ses pieds dès que je m’étais levé. « Non… » Il hésitait, ayant failli dire le nom qu’il m’avait donné, mais je vis qu’il avait peur de le prononcer.

« Alors c’est peut-être un démon pour vous. Pendant une bonne partie de ma vie, je l’ai prise pour un démon, moi aussi. Il se peut bien que ni vous ni moi nous n’ayons fait une bien grande erreur. »

Il s’inclina, et bien qu’il fût un peu plus grand et nullement replet, je crus voir Odilo aussi clairement que si le vieux régisseur s’était trouvé devant moi en personne.

« Il faut maintenant me conduire auprès d’Odilo, dis-je. L’autre homme-dieu. »

Nous repartîmes le long de la plage dans la direction d’où il était arrivé. Les collines, simples tas de boue dénudés lorsque je les avais quittées, étaient couvertes d’une herbe douce et verte. Des fleurs sauvages poussaient ici et là et on voyait quelques jeunes arbres.

Je tentai d’estimer le temps durant lequel j’étais parti et de compter les années passées parmi les autochtones dans leur ville de pierre ; et bien que ne pouvant être sûr des chiffres, ils me parurent avoisiner. Je m’émerveillai en pensant à l’homme vert, et à la façon dont il était venu à moi dans les jungles du Nord au moment précis où j’avais besoin de lui. Nous avions tous deux parcouru les Corridors du Temps, mais lui en maître, et moi en apprenti.

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