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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]

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Après bien des péripéties, voici Sévérian de retour sur Teur. Un Sévérian métamorphosé, fort de pouvoirs quasi divins et entraînant dans son sillage la Fontaine Blanche — cet objet astronomique qui est l’exact opposé d’un trou noir, un jaillissement de matière né de la semande de l’Autarque.
Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
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« Dites-moi comment vous avez fait », exigeai-je.

Barbatus se caressa la barbe mais ne répondit pas.

« Tu sais bien qui t’a enseigné près de la mer agitée et qui a combattu pour toi lorsque le sort de Teur était dans la balance », roucoula Famulimus.

Je la regardai, l’œil agrandi. Son visage était toujours aussi ravissant et inhumain ; non pas dépourvu d’expression, mais au contraire en affichant une avec peu ou pas de rapport avec l’humanité et ses soucis.

« Suis-je un eidolon ? Un fantôme ? » Je regardai mes mains, avec l’espoir d’être rassuré par leur solidité ; elles tremblaient. Pour les calmer, je dus les appuyer sur mes cuisses.

« Ce que tu appelles des eidolons ne sont pas des fantômes, dit Barbatus, mais des êtres dont l’existence se maintient grâce à une source d’énergie extérieure. Ce que tu appelles matière est en réalité de l’énergie canalisée, tout simplement. La seule différence est qu’une partie est maintenue sous sa forme matérielle par sa propre énergie. »

J’aurais voulu pleurer à ce moment-là, plus que je ne l’avais jamais désiré de toute ma vie. « En réalité ? Vous croyez réellement qu’il existe une réalité ? » Laisser couler mes larmes aurait été le nirvana ; mais la rudesse de ma formation prévalut, et rien ne vint. Pendant un instant, je me demandai, absurdement, si les eidolons pouvaient ou non pleurer.

« Tu parles de ce qui est réel, Sévérian ; ainsi tiens-tu encore à ce qui est réel. Un moment pour celui qui est l’auteur de cette réalité. Les simples, dans ton peuple, l’appellent Dieu et toi, qui es instruit, l’Incréé. As-tu jamais été autre chose que son eidolon ?

— Qui maintient mon existence, en ce moment ? Ossipago ? Tu peux te reposer, Ossipago. »

La voix grave d’Ossipago roula. « Je ne réagis pas à tes ordres, Sévérian ; tu sais cela depuis longtemps.

— Je suppose que même si je me tuais moi-même, Ossipago me rendrait la vie. »

Barbatus secoua la tête, mais d’une manière qui n’avait rien d’humain. « Ce serait inutile, car tu pourrais recommencer. Si tu désires réellement mourir, libre à toi. Les offrandes funéraires ne manquent pas ici, y compris une grande quantité de couteaux de pierre. Ossipago va t’en apporter un. »

Je me sentais aussi réel que je l’avais toujours été ; et lorsque je fouillai dans mes souvenirs, j’y trouvai toujours Valéria, Thécla, le vieil autarque et le petit Sévérian (celui qui n’avait jamais été autre chose que Sévérian). « Non, dis-je. Nous vivrons.

— C’était ce que je pensais, fit Barbatus avec un sourire. Nous te connaissons depuis la moitié de notre vie, Sévérian, et tu es une de ces herbes qui poussent d’autant mieux qu’on les foule aux pieds. »

Ossipago eut l’air de s’éclaircir la gorge. « Si tu souhaites nous parler davantage, je vais nous transférer dans une époque plus pratique. Je suis en liaison avec la pile du vaisseau. »

Famulimus secoua sa noble tête, et Barbatus me regarda.

« Je préférerais que nous nous entretenions ici, leur dis-je. Barbatus, quand nous étions sur le vaisseau, je suis tombé dans un conduit ; je sais bien qu’on ne tombe pas rapidement, ainsi, mais ma chute a duré longtemps et je crois qu’elle m’a beaucoup rapproché du centre. J’ai été gravement blessé, et Tzadkiel a pris soin de moi. » Je me tus, essayant de me rappeler le plus de détails possible.

« Continue, m’encouragea Barbatus, nous ignorons ce que tu vas nous dire.

— J’ai trouvé là un homme mort, avec comme moi une balafre à la joue ; il avait reçu, également comme moi, une blessure à la jambe, plusieurs années auparavant. Il se cachait entre deux machines.

— Mais de manière que tu le trouves, Sévérian ? me demanda Famulimus.

— Peut-être. Je savais que c’était l’œuvre de Zak. Or Zak était Tzadkiel, ou du moins une partie de Tzadkiel ; mais je ne l’avais pas encore compris, alors.

— Mais maintenant, si. Il est temps de parler. »

Je ne savais néanmoins plus quoi dire et j’ajoutai d’un ton incertain : « L’homme présentait un visage tuméfié, mais qui ressemblait cependant beaucoup au mien. Je me dis que je ne pouvais être mort ici, que ce n’était pas là que je mourrais, car j’avais la certitude que mon corps reposerait dans le mausolée de notre nécropole. Je vous en ai parlé.

— Bien des fois, fit la voix grondante d’Ossipago.

— Le bronze funéraire me ressemble tellement… ressemble tellement à ce que je suis maintenant. Puis il y a eu Apu-Punchau. Quand il est apparu… c’était une hiérodule, la Cuméenne. Comme vous. C’est ce que m’a dit le père Inire. »

Famulimus et Barbatus acquiescèrent.

« Lorsque Apu-Punchau est apparu, c’était moi. Je le savais, mais sur le moment je n’ai pas compris.

— Nous non plus, lorsque nous en avons parlé ensemble. Je crois que je le pourrais, maintenant.

— Alors expliquez-moi ! »

Il fit un geste vers le cadavre. « Voici Apu-Punchau.

— Bien sûr, je sais cela depuis longtemps, puisqu’ils m’appellent par ce nom et que j’ai vu construire cet endroit. Ce devait être un temple, le temple du Jour, le Vieux Soleil. Mais je suis Sévérian et aussi Apu-Punchau, Tête du Jour. Comment mon corps peut-il se lever d’entre les morts ? Comment ai-je pu mourir ici ? La Cuméenne a dit que ce n’était pas sa tombe, mais sa maison. » Il me semblait la voir devant moi cependant que je parlais, vieille femme dissimulant le serpent avisé.

« Elle t’a dit qu’elle ne connaissait pas cette époque », roucoula Famulimus.

J’acquiesçai.

« Comment aurait pu mourir un chaud soleil qui se levait tous les jours ? Et comment aurais-tu pu mourir, toi qui étais ce soleil ? Ton peuple t’a enfermé là-dedans avec de nombreux chants. Et il a scellé la porte, afin que tu vives éternellement.

— Nous savons qu’en fin de compte, intervint Barbatus, tu ramèneras le Nouveau Soleil. Nous avons parcouru le temps, et nous sommes entre autres passés par la période où nous nous sommes rencontrés dans le château du géant – rencontre que nous avions crue la dernière. Mais sais-tu quand le Nouveau Soleil a été conçu ? Ce soleil que tu as ramené dans ce système pour remplacer l’ancien ?

— Lorsque l’on m’a déposé sur Teur, c’était sous le règne de Typhon, quand a été sculptée la première grande montagne. Mais auparavant je me trouvais sur le vaisseau de Tzadkiel.

— Qui navigue parfois plus vite que les vents qui le poussent, grommela Barbatus. Ainsi tu ne sais rien.

— Si tu veux maintenant bénéficier de nos conseils, dit Famulimus, dis tout. Nous ne pouvons être de bons guides si nous avançons à l’aveuglette. »

Et ainsi, commençant avec le meurtre de mon steward, je leur racontai tout ce qui m’était arrivé ensuite jusqu’au dernier moment dont je me souvenais avant de m’être réveillé dans la maison d’Apu-Punchau. Je n’ai jamais très bien su (comme toi, mon lecteur, ne le sait que trop bien) résumer quelque chose, en partie parce que les détails me paraissent toujours importants. Et j’en étais encore moins capable lorsque c’était ma langue, et non ma plume, qui était mise à contribution ; je leur dis beaucoup de choses que je n’ai pas rapportées dans ces Mémoires.

Tandis que je parlais, un rayon de soleil filtra par une faille ; je compris donc que j’étais revenu à la vie de nuit, et qu’une nouvelle journée venait de commencer.

Je parlais encore lorsque les roues des potiers commencèrent à grincer, et j’entendis le bavardage des femmes qui se rendaient en groupe auprès de la rivière, la rivière qui s’assécherait lorsque le soleil se refroidirait.

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