Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 2 [The Urth of the New Sun - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #5
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 2-207-30489-2
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
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Mais cela suffira-t-il à redonner vie à Teur et à son soleil moribond ?
Dans cette deuxième et dernière partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian sera le moteur de bouleversements cosmiques — un nouveau Déluge, une plongée dantesque dans les Corridors du Temps — qui, ultime révélation, lui apprendront que les sauveurs des mondes sont forcés d’en être aussi les sacrificateurs.
J’attendis qu’il poursuivît.
C’est Ossipago qui acheva sa phrase. « À moins que tu ne t’en approches trop. Si tu écris un nom dans la poussière et que tu suives du doigt le contour de ce que tu viens d’écrire, tu n’obtiens pas deux noms, mais un seul. Si deux courants s’engagent dans un seul conducteur, il n’y a plus qu’un seul courant. »
Comme je les regardais tous les trois, incrédule, Famulimus reprit : « Comme tu le sais, tu t’es trop approché de ton double, une fois ; ici, dans cette pauvre ville de pierre. Puis il a disparu, et toi seul es resté. Nos eidolons sont toujours tirés des morts. Ne t’es-tu jamais demandé pourquoi ? Prends garde ! »
Barbatus acquiesça. « Pour ce qui est de ton retour dans ton propre temps, nous ne pouvons rien faire pour toi. Ton homme vert en savait peut-être davantage que nous là-dessus ; ou du moins, il avait davantage d’énergie à sa disposition. Nous te laisserons de l’eau, de la nourriture et une lumière ; mais il faudra attendre la Fontaine Blanche. Ce qui ne devrait pas être long, comme l’a dit Famulimus. »
Elle avait commencé à s’estomper déjà vers le passé, si bien que sa voix chantante avait l’air de venir de très loin. « Ne détruis pas ce cadavre, Sévérian. Quelle que soit l’envie que tu éprouves. Prends garde ! »
Barbatus et Ossipago s’étaient estompés tandis que je regardais Famulimus. Quand sa voix s’éteignit, il n’y eut d’autre bruit dans la maison d’Apu-Punchau que celui, léger, de sa respiration.
CHAPITRE LI
Teur du nouveau soleil
Pendant tout le reste de la journée je demeurai assis dans le noir, me maudissant de ma folie. La Fontaine Blanche brillerait dans le ciel nocturne, je le savais ; tout ce qu’avaient dit les hiérodules le sous-entendait. Je n’avais compris, cependant, qu’après leur départ.
Cent fois je revécus par la pensée cette nuit pluvieuse au cours de laquelle j’étais descendu du toit de ce même édifice pour venir en aide à Hildegrin. À combien m’étais-je approché d’Apu-Punchau avant de me confondre avec lui ? À cinq coudées ? Trois aunes ? Je ne pouvais être sûr. Mais il n’y avait aucun mystère dans l’avertissement de Famulimus de ne pas chercher à détruire le cadavre. Si je m’en approchais suffisamment près pour le frapper, nous nous confondrions ; et lui, ayant des racines plus profondes dans l’univers, me submergerait comme je le submergerais dans un avenir inimaginablement lointain, lors du voyage que je ferais jusqu’ici avec Dorcas et Jolenta.
Néanmoins, si j’avais eu le goût du mystérieux (ce qui n’était vraiment pas le cas), j’aurais été servi par cette énigme. La Fontaine Blanche brillait déjà ; cela paraissait certain car sans son aide je n’aurais jamais été capable de remonter aussi loin dans le temps ou de soigner les malades. Pourquoi, dans ce cas, n’avais-je pu emprunter les Corridors du Temps comme je l’avais fait depuis le mont Typhon ? Deux explications me vinrent à l’esprit.
La première partait de l’hypothèse que tout mon être avait été en quelque sorte mobilisé et éperonné par la peur ; nous sommes plus forts en périodes de crise, et les soldats de Typhon qui venaient sur moi avaient sans aucun doute l’intention de me tuer. Je me trouvais cependant au bord d’une autre crise en ce moment : Apu-Punchau pouvait à tout instant se relever et venir vers moi.
La deuxième voulait que la distance à laquelle se trouvait la Fontaine Blanche diminuât le pouvoir dont je pouvais disposer – tout comme sa lumière était plus faible. Elle devait s’être trouvée beaucoup plus près de Teur au temps de Typhon qu’à celui d’Apu-Punchau ; mais s’il était diminué dans de telles proportions, ce n’était pas un jour de plus qui me rendrait tout mon pouvoir. Or le passage d’un jour était la durée la plus longue que je pouvais espérer, avec mon autre moi-même vivant et si proche. Il allait falloir m’échapper dès que je pourrais et aller attendre ailleurs.
Ce fut le jour le plus long de ma vie. Si j’avais simplement attendu la venue de la nuit, j’aurais pu vagabonder au milieu de mes souvenirs ; me rappeler par exemple cette merveilleuse soirée, lorsque j’arpentais la Voie d’Eau, ou encore les contes qu’avaient dits les malades dans le lazaret des Pèlerines ; les courtes vacances que Valéria et moi avions passées au bord de la mer. Mais dans ces circonstances, je n’osais pas. Et à chaque fois que je baissais ma garde, mon esprit se tournait tout seul vers des choses horribles. Je subis de nouveau mon emprisonnement dans le ziggourat de Vodalus au fond de la jungle, l’année passée parmi les Asciens, ma fuite devant les loups blancs dans le Manoir secret et mille autres tourments semblables – jusqu’à ce qu’à la fin un démon me parût désirer me voir abandonner ma misérable existence à Apu-Punchau. Et ce démon n’était que moi-même.
Lentement moururent les bruits de la ville de pierre. La lumière qui, un peu plus tôt, était venue du mur le plus proche de moi, arrivait maintenant de celui qui s’élevait derrière l’autel sur lequel gisait Apu-Punchau, fendant l’obscurité de lames d’or martelé lancées par les interstices.
Puis la lumière faiblit et disparut. Je me levai, les articulations ankylosées, et commençai à explorer le mur, à la recherche d’un point faible.
Il avait été construit en blocs cyclopéens, entre lesquels les maçons avaient poussé des pierres plus petites à l’aide d’énormes maillets de bois. Ces pierres plus petites étaient si bien coincées que je dus en éprouver une cinquantaine avant de tomber sur une que je pusse dégager ; je savais de plus qu’il me faudrait déplacer l’un des blocs cyclopéens pour pouvoir passer.
Même la petite pierre exigea toute une veille d’effort pour être dégagée. Je me servis d’un couteau à lame de jaspe pour déblayer la boue qui l’entourait ; mais le couteau se cassa, ainsi que les trois suivants que j’employai. À un moment donné, dégoûté, je renonçai à continuer et, grimpant au mur comme une araignée, j’allai m’attaquer au toit dans l’espoir d’y trouver un chemin plus facile vers la liberté, comme le chaume dans le hall des magiciens. Mais le plafond voûté était aussi solide que les murs, et je retombai sur le sol pour recommencer à m’écorcher les doigts sur la pierre à demi détachée.
Soudain, alors que je désespérais d’y arriver, elle tomba bruyamment sur le sol. Pendant cinq longues respirations j’attendis, paralysé, redoutant de voir Apu-Punchau se réveiller. Autant que je pus en juger, il n’eut pas un frémissement.
En revanche, quelque chose d’autre bougeait. L’énorme bloc de pierre, au-dessus de l’emplacement de la première, s’inclinait doucement sur la gauche. La boue séchée se craquela avec des grincements de rivière prise par les glaces au moment du dégel, et se mit à tomber en crépitant autour de moi.
Je reculai ; il y eut un crissement de broyage, comme d’une meule, et l’énorme pierre s’effondra dans un vacarme à ses dimensions, laissant à sa place une ouverture grossièrement circulaire dans laquelle brillaient les étoiles.
Je regardai et vis celle qui était la mienne, lumière grosse comme une tête d’épingle, perdue dans la brume opaline de dix mille autres.
J’aurais certainement mieux fait d’attendre, car une bonne douzaine d’autres blocs cyclopéens risquaient à tout instant de cascader à la suite du premier. Je n’en fis rien. D’un bond je fus sur celle qui venait de choir, d’un autre dans l’ouverture du mur, et d’un troisième dans la rue. Le tintamarre avait bien entendu réveillé les gens ; j’entendis s’élever des voix coléreuses et vis briller sous les portes la faible lueur rougeâtre des tisons sur lesquels soufflaient les femmes pour les ranimer, tandis que les hommes cherchaient à tâtons leur lance ou leur massue hérissées de dents.