Le vicomte de Bragelonne Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:
– Oui, monsieur.
– Alors, c’est à vous que le roi a donné un nom.
– Lequel, monsieur?
– Je ne sais trop… Attendez… imbécile… non, non… sot, sot, stupide, voilà ce que Sa Majesté a dit de celui qui lui a valu le vin de Melun.
D’Artagnan, après cette bordée, caressa tranquillement son cheval. La grosse tête de M. Colbert enfla comme un boisseau.
D’Artagnan, le voyant si laid par la colère, ne s’arrêta pas en chemin. L’orateur allait toujours; le roi rougissait à vue d’œil.
– Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va prendre un coup de sang. Où diable avez-vous eu cette idée-là, monsieur Colbert? Vous n’avez pas de chance.
– Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m’a été inspirée par mon zèle pour le service du roi.
– Bah!
– Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien, et qu’il est inutile de mécontenter.
– Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, j’avais seulement vu une idée dans votre idée.
– Laquelle, monsieur?
– Celle de faire faire un peu de bile à M. Fouquet, qui s’évertue, là-bas, sur ses donjons, à nous attendre.
Le coup était juste et rude. Colbert en fut désarçonné. Il se retira l’oreille basse. Heureusement, le discours était fini. Le roi but, puis tout le monde reprit la marche à travers la ville. Le roi rongeait ses lèvres, car la nuit venait et tout espoir de promenade avec La Vallière s’évanouissait.
Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins quatre heures, grâce à toutes les consignes. Aussi le roi, qui bouillait d’impatience, pressa-t-il les reines, afin d’arriver avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les difficultés surgirent.
– Est-ce que le roi ne va pas coucher à Melun? dit M. Colbert, bas, à d’Artagnan.
M. Colbert était bien mal inspiré, ce jour-là, de s’adresser ainsi au chef des mousquetaires. Celui-ci avait deviné que le roi ne tenait pas en place. D’Artagnan ne voulait le laisser entrer à Vaux que bien accompagné: il désirait donc que Sa Majesté n’entrât qu’avec toute l’escorte. D’un autre côté, il sentait que les retards irriteraient cet impatient caractère. Comment concilier ces deux difficultés? D’Artagnan prit Colbert au mot et le lança sur le roi.
– Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majesté ne couchera pas à Melun?
– Coucher à Melun! Et pour quoi faire? s’écria Louis XIV Coucher à Melun! Qui diable a pu songer à cela, quand M. Fouquet nous attend ce soir?
– C’était, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre Majesté, qui, d’après l’étiquette, ne peut entrer autre part que chez elle, avant que les logements aient été marqués par son fourrier, et la garnison distribuée.
D’Artagnan écoutait de ses oreilles en se mordant la moustache.
Les reines entendaient aussi. Elles étaient fatiguées; elles eussent voulu dormir, et surtout empêcher le roi de se promener, le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si l’étiquette renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service fait, avaient toute faculté de se promener.
On voit que tous ces intérêts, s’amoncelant en vapeurs, devaient produire des nuages, et les nuages une tempête. Le roi n’avait pas de moustache à mordre: il mâchait avidement le manche de son fouet. Comment sortir de là? D’Artagnan faisait les doux yeux et Colbert le gros dos. Sur qui mordre?
– On consultera là-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les dames.
Et cette bonne grâce qu’il eut pénétra le cœur de Marie-Thérèse, qui était bonne et généreuse, et qui, remise à son libre arbitre, répliqua respectueusement:
– Je ferai la volonté du roi, toujours avec plaisir.
– Combien faut-il de temps pour aller à Vaux? demanda Anne d’Autriche en traînant sur chaque syllabe, et en appuyant la main sur son sein endolori.
– Une heure pour les carrosses de Leurs Majestés, dit d’Artagnan, par des chemins assez beaux.
Le roi le regarda.
– Un quart d’heure pour le roi, se hâta-t-il d’ajouter.
– On arriverait au jour, dit Louis XIV.
– Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement Colbert, feront perdre au roi toute la hâte du voyage, si prompt qu’il soit.
«Double brute! pensa d’Artagnan, si j’avais intérêt à démolir ton crédit, je le ferais en dix minutes.»
– À la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison, j’irais en ami; j’entrerais seul avec mon capitaine des gardes; j’en serais plus grand et plus sacré.
La joie brilla dans les yeux du roi.
– Voilà un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en ami. Marchez doucement, messieurs des équipages; et nous, messieurs, en avant!
Il entraîna derrière lui tous les cavaliers.
Colbert cacha sa grosse tête renfrognée derrière le cou de son cheval.
– J’en serai quitte, dit d’Artagnan tout en galopant, pour causer, dès ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant homme, mordioux! je l’ai dit, il faut le croire.
Voilà comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans gardes avancées, sans éclaireurs ni mousquetaires, le roi se présenta devant la grille de Vaux, où Fouquet, prévenu, attendait, depuis une demi-heure, tête nue, au milieu de sa maison et de ses amis.
Chapitre CCXIX – Nectar et ambroisie
M. Fouquet tint l’étrier au roi, qui, ayant mis pied à terre, se releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit une main que Fouquet, malgré un léger effort du roi, porta respectueusement à ses lèvres.
Le roi voulait attendre, dans la première enceinte l’arrivée des carrosses. Il n’attendit pas longtemps. Les chemins avaient été battus par ordre du surintendant. On n’eût pas trouvé, depuis Melun jusqu’à Vaux, un caillou gros comme un œuf. Aussi les carrosses, roulant comme sur un tapis, amenèrent-ils, sans cahots ni fatigues, toutes les dames à huit heures. Elles furent reçues par Mme la surintendante, et au moment où elles apparaissaient, une lumière vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres, de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura jusqu’à ce que Leurs Majestés se fussent perdues dans l’intérieur du palais.
Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder l’équivalent.
Nous ne parlerons ni du grand festin qui réunit Leurs Majestés, ni des concerts, ni des féeriques métamorphoses; nous nous contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de bienheureux qu’il était d’abord, devint bientôt sombre, contraint, irrité. Il se rappelait sa maison à lui, et ce pauvre luxe qui n’était que l’ustensile de la royauté sans être la propriété de l’homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la vaisselle de Henri II, de François Ier, de Louis XI, n’étaient que des monuments historiques. Ce n’étaient que des objets d’art, une défroque du métier royal. Chez Fouquet, la valeur était dans le travail comme dans la matière. Fouquet mangeait dans un or que des artistes à lui avaient fondu et ciselé pour lui. Fouquet buvait des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait dans des gobelets plus précieux chacun que toute la cave royale.