Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
À ce moment, il sentit s’éveiller une certaine crainte. Il commença à se demander quel pouvoir de sorcellerie demeurerait en lui et en Ged s’ils continuaient à s’éloigner des terres où les hommes étaient censés vivre.
Ged veilla de nouveau cette nuit-là, et toute la nuit il maintint le cap à l’est. Lorsque vint le jour, le vent du monde tomba un peu, et le soleil se mit à briller par intermittence. Mais les vagues étaient devenues si hautes que Voitloin devait s’incliner et les gravir comme des collines, puis rester suspendu au sommet et plonger soudainement, puis remonter la vague suivante, et la suivante, et la suivante, et ainsi de suite, sans fin.
Le soir de ce jour-là, après un long silence, Vesce parla. « Ged », dit-il, « tu parlais hier comme si tu étais certain que nous finirions par trouver une île. Je ne veux pas mettre ta vision en question, mais il pourrait s’agir d’un stratagème, d’une ruse de la chose que tu poursuis, destinée à t’attirer plus loin qu’un homme ne peut aller sur l’océan. Car notre pouvoir peut changer et s’affaiblir sur les mers qui nous sont étrangères. Et une ombre, elle, ne s’épuise, ni ne meurt de faim, ni ne se noie ».
Ils étaient assis côte à côte sur le banc de nage, et cependant Ged regardait maintenant son ami comme si une grande distance, un large gouffre, les eût séparés. Ses yeux étaient troublés, et il fut long à répondre.
Il dit enfin : « Estarriol, nous approchons. »
Entendant ces mots, son ami sut qu’il disait vrai. Il eut alors peur, mais se contenta de poser la main sur l’épaule de Ged et dit simplement : « Alors, voilà qui est bien. Très bien. »
Toute la nuit, Ged veilla encore une fois, car il ne pouvait dormir dans l’obscurité. Le troisième jour, il ne dormit pas davantage. Et ils filaient toujours sur les flots avec une vitesse et une légèreté extraordinaires, sans trêve ni répit. Vesce se demandait maintenant comment le pouvoir de Ged pouvait maintenir un vent de mage avec autant de force, heure après heure, sur la Mer Ouverte où Vesce sentait son propre pouvoir affaibli et détourné. Et ils continuaient, toujours plus loin. Alors, Vesce eut le sentiment que ce que Ged avait dit deviendrait vrai, qu’ils se dirigeaient au-delà des sources de la mer, vers l’est, derrière les portes du jour. Ged, se tenant toujours à l’avant de la barque, regardait droit devant lui. Mais il n’était pas en train de scruter l’océan, ou tout au moins l’océan que voyait Vesce, un désert d’eau qui se soulevait jusqu’aux limites du ciel. Dans les yeux de Ged, une vision sombre chevauchait et voilait les flots et le ciel gris ; et les ténèbres s’étendaient, et le voile se faisait plus épais. Rien de tout cela n’était visible pour Vesce, sauf lorsqu’il regardait le visage de son ami ; à cet instant alors lui aussi entrevoyait les ténèbres. Et ils continuaient, encore et toujours plus loin. On eût dit, bien que le même vent les eût poussés dans le même bateau, que Vesce allait vers l’est sur la mer du monde, tandis que Ged s’enfonçait seul dans un royaume où il n’y avait ni est ni ouest, ni lever ni coucher de soleil, et où les étoiles n’apparaissaient pas.
Soudain, Ged se dressa à la proue et parla d’une voix forte. Le vent de mage tomba. Voitloin perdit son élan ; il s’éleva et retomba sur les immenses vagues comme un copeau de bois. Bien que le vent du monde soufflât toujours aussi fort du nord, la voile brune cessa d’être tendue et se mit à pendre immobile. Et la barque resta suspendue sur les vagues, suivant leur grand et lent mouvement, mais n’avançant dans aucune direction.
« Amène la voile », dit Ged, et Vesce s’empressa d’obéir, tandis que Ged détachait les rames, les plaçait sur les tolets et courbait l’échiné pour se mettre à l’ouvrage.
Vesce, qui ne voyait que les vagues se soulevant et retombant à perte de vue, ne pouvait comprendre pourquoi ils continuaient maintenant à la rame ; mais il attendit, et le vent du monde ne tarda pas à baisser, tandis que les lames devenaient moins fortes. Le bateau tangua de moins en moins, et parut finalement glisser sur des eaux presque calmes, poussé par les coups de rames vigoureux de Ged, comme s’il se fût trouvé à l’intérieur d’un bassin fermé. Et bien que Vesce ne pût voir ce que voyait Ged, lorsque entre les coups de rames il regardait par-dessus son épaule ce qui se présentait devant la barque, bien qu’il ne pût voir les noires pentes sous les étoiles figées, il commença néanmoins à distinguer avec ses yeux de sorcier une masse sombre qui se levait au creux des vagues tout autour du bateau, et peu après il vit les rouleaux s’abaisser et s’alourdir, étouffés par du sable.
S’il s’agissait d’une illusion enchanteresse, sa puissance dépassait l’entendement : faire ressembler la Mer Ouverte à la terre !… Tentant de reprendre ses esprits et de retrouver courage, Vesce prononça le Sort de Révélation, guettant, après chaque mot énoncé lentement, un changement ou un tremblement d’illusion dans cet étrange spectacle, où l’abysse de l’océan avait été comblé et asséché. Mais rien ne se produisit. Peut-être le sort, bien qu’il ne dût affecter que sa vision, et non la magie en œuvre en ce lieu, n’avait-il ici aucun pouvoir. Ou peut-être ne s’agissait-il pas d’une illusion, et étaient-ils arrivés au bout du monde.
Sans se préoccuper de cette question, Ged ramait de plus en plus lentement, regardant par-dessus son épaule, guidant la barque entre des passes, des récifs et des hauts-fonds qu’il était le seul à voir. Puis la quille racla, et le bateau fut secoué. Sous cette quille, il y avait les vastes profondeurs de la mer, et pourtant ils étaient sur la terre ferme. Ged rentra les rames qui, contre les tolets, firent un vacarme terrible, car tout le reste était silencieux. Tous les bruits de la mer, du vent, du bois et de la voile avaient disparu, happés par un immense et profond silence qui n’avait peut-être jamais été rompu. La barque ne bougeait pas. Il n’y avait pas un souffle de vent. La mer s’était transformée en sable, ombré et immobile. Rien ne bougeait dans le ciel noir, rien ne bougeait sur le sol sec et irréel qui s’étendait à perte de vue tout autour de la barque, jusqu’aux ténèbres.
Ged se leva, prit son bâton et enjamba avec légèreté le bordage du bateau. Vesce pensa le voir tomber et disparaître dans la mer, la mer qui se trouvait certainement là, sous ce voile sec et obscur qui masquait l’eau, le ciel et la lumière. Mais la mer n’était plus là. Ged s’éloigna de la barque. Le sable sombre crissa légèrement sous ses pas, et ses empreintes s’y creusèrent.
Son bâton se mit à briller, non d’une lueur-de-feu, mais d’un éclat blanc très vif, si vif que Ged en eut les doigts rougis à l’endroit où il tenait le bois rayonnant.
Il s’éloignait de la barque, mais n’allait dans aucune direction. Car ici les directions n’existaient pas, il n’y avait pas de sud, ni de nord, ni d’est, ni d’ouest, mais seulement le près et le loin.
Pour Vesce qui l’observait, la lumière qu’il portait ressemblait à une grande étoile se déplaçant lentement dans les ténèbres. Et les ténèbres, autour d’elle, s’épaississaient, s’assombrissaient, s’amassaient. Cela, Ged, qui regardait toujours devant lui, aidé par la lumière, le voyait également. Et au bout d’un moment, à la fine lisière de la lumière, il vit venir à lui, sur le sable, une ombre.
Elle était informe au début ; cependant, en se rapprochant, elle prit l’apparence d’un homme. Cet homme paraissait âgé, gris et sinistre ; mais au moment où Ged reconnaissait son père le fondeur de bronze, il vit que ce n’était pas un vieil homme, mais un homme jeune. C’était Jaspe : le beau visage insolent de Jaspe, sa cape grise à la griffe d’argent, sa démarche raide. Il fixait Ged d’un regard haineux à travers la nuit qui les séparait. Ged ne s’arrêta pas, mais il marcha plus lentement, et tout en avançant il leva son bâton un peu plus haut. La lueur se fit plus vive, et aussitôt l’apparence de Jaspe chut de la silhouette qui s’approchait, et celle-ci devint Pechvarry. Mais le visage de Pechvarry était tout pâle et gonflé comme celui d’un noyé, et celui-ci étendit la main d’étrange façon, comme pour faire un signe. Et pourtant Ged ne s’arrêta pas ; il continua d’avancer, alors que quelques pas seulement les séparaient maintenant. Puis la chose qui se trouvait devant lui se transforma complètement, s’étendant de chaque côté comme si elle eût déployé d’énormes et fines ailes ; et elle se convulsa, gonfla et se rétracta de nouveau. L’espace d’un instant, Ged vit en elle le visage blanc de Skiorh, puis une paire d’yeux voilés qui le fixaient, et soudain un visage terrifiant qu’il ne connaissait pas, homme ou monstre, avec des lèvres qui se tordaient et des yeux semblables à des gouffres qui s’ouvraient sur un vide noir.