Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Ils poursuivirent ainsi leur route sur les immenses flots délaissés. Ce jour-là, ils ne virent rien d’autre qu’un banc de poissons d’argent nageant vers le sud, mais pas un seul dauphin, pas une seule mouette, pas une seule hirondelle de mer. Comme l’orient s’assombrissait et s’embrasait l’occident, Vesce sortit à manger et à boire, fit le partage et dit : « Voici tout ce qui reste de bière. Je bois à celle qui a veillé à mettre à bord le tonnelet pour les hommes qui ont soif par temps froid, à ma sœur Achillée. »
À ces mots, Ged abandonna ses lugubres méditations, il cessa de fixer la mer et but peut-être davantage à la santé d’Achillée qu’à celle de Vesce. En pensant à elle, il se souvint de sa sage et puérile douceur. Elle était différente de toutes les personnes qu’il avait connues. (Quelle jeune fille avait-il d’ailleurs jamais connue ? Mais il n’avait jamais songé à cela.) « Elle est comme un petit poisson », dit-il, « comme un vairon qui nage dans un ruisseau clair… sans défense, et pourtant on ne peut la saisir. »
À ces mots, Vesce le regarda droit dans les yeux en souriant. « Tu es un mage-né », dit-il. « Son vrai nom est Kest ». Dans l’Ancien Langage, kest signifie vairon, et Ged, qui le savait fort bien, en fut très réjoui. Mais au bout d’un instant, il dit à voix basse : « Peut-être n’aurais-tu pas dû me dire son nom. »
Mais Vesce, qui ne l’avait pas fait à la légère, lui répondit : « Avec toi, son nom est aussi en sécurité que l’est le mien. Et de plus, tu le savais sans que je te le dise. »
À l’ouest, le rouge tomba en cendres, et le gris des cendres se changea en noir. Le ciel et la mer devinrent totalement obscurs. Ged s’enveloppa dans sa cape de laine et de fourrure pour s’étendre au fond de la barque et dormir. Vesce, tenant à la main la corde de la voile, se mit à chanter doucement un passage de la Geste d’Enlade, où le chant conte de quelle manière le mage Morred le Blanc quitta Havnor à bord de son long-vaisseau dépourvu de rames et, arrivant à l’île Soléa, au printemps, aperçut Elfarranne dans les vergers. Ged s’endormit avant que le chant n’en arrive à la triste fin de leur amour, avec la mort de Morred, la ruine d’Enlade, et les grandes vagues amères noyant les vergers de Soléa. Aux environs de minuit, il se réveilla et tint le quart tandis que Vesce dormait à son tour. Le petit bateau, secoué par les vagues courtes, fuyant le vent fort qui s’appuyait sur sa voile, filait à l’aveuglette dans la nuit. Mais à présent le ciel n’était plus couvert, et avant l’aube la lune maigre apparut entre les nuages aux franges brunes pour répandre sur les flots une faible lueur.
« La lune est à son déclin », murmura Vesce, qui s’était réveillé aux premières lueurs de l’aurore, alors que le vent froid venait de tomber momentanément. Ged leva les yeux vers le demi-anneau blanc, au-dessus des eaux de l’est pâlissant, mais ne dit rien. Les nuits sans lune qui viennent juste après le Retour du Soleil sont appelées les Friches, et sont le pôle inverse des jours de la Lune et du Long Bal en été. C’est une période néfaste pour les voyageurs et les malades, et jamais on ne donne aux enfants leur vrai nom pendant les Friches. On ne chante pas de Gestes, on n’aiguise pas les épées ni les outils à lame, on ne prête aucun serment. C’est l’axe sombre de l’année, où les choses faites sont mal faites.
Trois jours après avoir quitté Soders, en suivant les oiseaux de mer et les traînes d’algues, ils parvinrent à Pelimer, une petite île s’élevant très haut au-dessus des flots gris. Ses habitants parlaient le hardique, mais à leur manière propre, étrange même aux oreilles de Vesce. Les jeunes gens y débarquèrent pour faire provision d’eau fraîche et trouver quelque répit, et furent tout d’abord bien accueillis, avec force rumeur et étonnement. Dans le principal bourg de l’île, il y avait un sorcier, mais il était fou. Il ne parlait que du gigantesque serpent qui rongeait les fondations de Pelimer, de sorte que bientôt l’île partirait à la dérive comme une barque dont on coupe les amarres, et qu’elle glisserait jusqu’au bord du monde. Au début, il salua courtoisement les deux sorciers, mais tandis qu’il parlait du grand serpent, il se mit à regarder Ged de biais, puis il commença à les invectiver en pleine rue, les traitant d’espions et de serviteurs du Serpent de Mer. Après cela, les Pelimeriens les considérèrent avec froideur, puisque, bien que fou, cet homme était leur sorcier. Aussi Ged et Vesce ne demeurèrent-ils pas longtemps dans cette île. Ils repartirent avant la tombée de la nuit, toujours en direction du sud et de l’est.
Durant ces jours et ces nuits de navigation, jamais Ged ne parla de l’ombre, ni, de façon directe, de sa quête ; et pour toute question, Vesce demanda (alors qu’ils suivaient toujours la même route les éloignant de plus en plus des îles connues de Terremer) : « Es-tu certain ?… » À cela Ged répondit simplement : « Le fer est-il certain de l’endroit où se trouve l’aimant ? » Vesce hocha la tête, et ils poursuivirent sans rien ajouter. Mais de temps en temps ils parlèrent des arts et des procédés que les mages des jours anciens avaient utilisés pour déceler le nom secret de puissances et d’êtres néfastes : de quelle manière Nereger de Pain avait appris le nom du Mage Noir, en surprenant la conversation des dragons, et comment Morred avait lu le nom de son ennemi dans les gouttes de pluie tombées sur la poussière du champ de bataille des Plaines d’Enlade. Ils parlèrent des sorts-trouvants, des invocations, des Questions à Réponses que seul peut poser le Maître Modeleur de Roke. Mais, souvent, Ged terminait en murmurant les mots qu’Ogion lui avait soufflés sur l’épaulement de la Montagne de Gont, un jour d’automne bien lointain : « Pour entendre, il faut être silencieux… » Et il observait le silence, et méditait des heures et des heures en contemplant sans répit les flots qui s’ouvraient devant la barque. Parfois, il semblait à Vesce que son ami, au-delà des vagues, des milles et des jours gris encore à venir, apercevait déjà la chose qu’ils poursuivaient et la sombre fin de leur voyage.
Ils passèrent par gros temps entre Kornay et Gosk sans voir les deux îles à cause du brouillard et de la pluie ; ils ne surent que le lendemain qu’ils les avaient doublées, lorsqu’ils aperçurent devant eux une île de hautes falaises hérissées au-dessus desquelles tournoyaient d’immenses bandes de mouettes dont la clameur se faisait entendre très loin sur les flots. Vesce dit : « Si l’on se fie aux apparences, ce doit être Astowell. La Dernière Ile. À l’est et au sud de cette île, la carte est nue. »
— « Et cependant, ceux qui vivent là peuvent connaître d’autres terres », observa Ged.
— « Pourquoi dis-tu cela ? » s’enquit Vesce, car Ged avait parlé avec appréhension ; et sa réponse, de nouveau, fut étrange et heurtée. « Pas là », dit-il en regardant dans la direction d’Astowell, ou plus loin, ou à travers. « Pas ici. Pas sur la mer. Pas sur la mer, mais sur la terre ferme : quelle terre ? Avant les chutes de la Mer Ouverte, au-delà des sources, derrière les portes du jour… »
Puis il se tut, et lorsqu’il parla de nouveau, ce fut avec sa voix habituelle, comme s’il venait d’être délivré d’un sortilège ou d’une vision et n’en conservait aucun souvenir précis.