Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
Situé à l’embouchure d’un petit cours d’eau entre des hauteurs rocheuses, le port d’Astowell se trouvait sur la côte nord de l’île, et toutes les cabanes du bourg étaient tournées vers le nord ou vers l’ouest. Comme si l’île, malgré l’immense distance, eût toujours gardé le visage tourné vers Terremer, vers l’humanité.
L’arrivée des étrangers suscita effroi et agitation, à cette époque où nul bateau n’avait jamais bravé les eaux proches de l’île. Les femmes restèrent toutes dans leurs cabanes à claies, cachant leurs enfants derrière leurs jupes et regardant par la porte, puis elles battirent en retraite dans l’obscurité lorsque les étrangers montèrent du rivage. Les hommes, maigres et mal vêtus pour lutter contre le froid, se rassemblèrent solennellement en cercle autour de Vesce et de Ged, chacun tenant à la main une hachette de pierre ou un couteau de coquillage. Mais, une fois leur peur dissipée, ils firent très bon accueil aux étrangers et il n’y eut aucun répit à leurs questions. Il était très rare qu’un bateau vienne chez eux, même en provenance de Soders ou de Rolaménie, car ils n’avaient rien à troquer contre le bronze et les fines marchandises. Ils n’avaient même pas de bois, et leurs bateaux étaient des coracles en osier ; il fallait être rudement brave pour aller jusqu’à Gosk ou Kornay à bord de telles embarcations. Ils vivaient là entièrement isolés, à la lisière de toutes cartes. Ils n’avaient ni sorcière ni sorcier, et parurent ne pas apprécier les bâtons des jeunes sorciers pour ce qu’ils étaient, admirant seulement la précieuse matière dont ils étaient faits, le bois. Leur chef, l’Ilien, était très vieux ; et, de tout son peuple, lui seul avait déjà vu un homme né dans l’Archipel. C’est pourquoi ils s’émerveillèrent à la vue de Ged : les hommes firent venir leurs jeunes enfants pour leur montrer l’Archipelien, afin qu’ils se souvinssent de lui lorsqu’ils seraient vieux. Ils n’avaient jamais entendu parler de Gont, mais seulement d’Havnor et d’Ea, aussi le prenait-on pour un Seigneur d’Havnor. Il fit son possible pour répondre à toutes les questions sur la ville blanche qu’il n’avait jamais vue. Mais, vers la fin de la soirée, il n’y tint plus et finit par interroger les hommes du village massés dans une grande hutte, autour d’un feu malodorant, car les crottes de chèvre et les fagots de genêts étaient leur seul combustible. « Qu’y a-t-il à l’est de votre pays ? »
Les hommes restèrent silencieux, les uns souriants, les autres sombres.
— « La mer », répondit l’Ilien.
— « N’y a-t-il pas d’île plus loin ? »
— « Ceci est la Dernière Ile. Il n’y a pas d’île plus loin. Il n’y a plus que de l’eau jusqu’au bord du monde. »
— « Ces hommes sont des sages, père », dit un homme plus jeune. « Ils traversent les mers, ce sont des voyageurs. Peut-être connaissent-ils un pays que nous ne connaissons pas. »
— « Il n’y a pas d’île à l’est de cette île », répéta le vieil homme ; il dévisagea longuement Ged et ne lui adressa plus la parole.
Cette nuit-là, les compagnons dormirent dans la chaleur enfumée de la hutte. Avant le lever du jour, Ged secoua son ami en lui chuchotant : « Réveille-toi, Estarriol. Nous ne pourrons pas rester, il nous faut partir. »
— « Si tôt ? Mais pourquoi ? » demanda Vesce, encore tout ensommeillé.
— « Il n’est pas tôt, il est tard ! Je l’ai suivie trop lentement. Elle a découvert un moyen de s’enfuir, et ainsi de me vaincre. Elle ne doit pas m’échapper, car je dois la suivre où qu’elle aille. Si je la perds, je suis perdu. »
— « Où allons-nous la suivre ? »
— « Vers l’est. Viens, j’ai rempli d’eau les outres. »
Et ils quittèrent la hutte. Tout le monde dormait encore au village, à l’exception d’un bébé qui pleura un peu dans l’une des cabanes obscures, puis se rendormit. À la faible lueur des étoiles, ils retrouvèrent leur chemin jusqu’à l’embouchure de la petite rivière, détachèrent Voitloin de la pointe rocheuse à laquelle ils l’avaient solidement amarrée et poussèrent la barque dans les eaux noires. Et, abandonnant Astowell, ils gagnèrent le Mer Ouverte, cap à l’est, au premier jour des Friches, avant le lever du soleil.
Ce jour-là, ils eurent un ciel clair. Le vent du monde était froid et soufflait du nord-est par rafales, mais Ged avait levé le vent de mage : son premier acte de magie depuis son départ de l’Ile des Mains. Ils filèrent vers l’est. Le choc des grandes vagues fumantes et illuminées par le soleil secouait la barque, mais elle se comportait fort honnêtement, comme l’avait promis le pêcheur qui l’avait construite, répondant aussi bien au vent de mage que n’importe quel bateau de Roke couvert de sorts.
Ged ne parla pas du tout ce matin-là, sinon pour renouveler le pouvoir du sort destiné au vent ou faire conserver à la voile la force de son charme, et Vesce acheva son somme, non sans difficulté, il est vrai, à l’arrière du bateau. À midi, ils mangèrent. Ged distribua la nourriture avec parcimonie, et cette précaution était lourde de sens, mais tous deux mâchonnèrent leur petit morceau de poisson salé et leur portion de galette de froment sans mot dire.
Tout au long de l’après-midi, ils filèrent vers l’est sans jamais changer de cap, sans jamais diminuer l’allure. À un moment, Ged rompit le silence pour dire : « Te ranges-tu aux côtés de ceux qui pensent que le monde n’est que mer sans îles au-delà des Grands Lointains, ou bien aux côtés de ceux qui imaginent d’autres Archipels ou de vastes terres vierges sur l’autre face du monde ? »
— « Pour l’instant », lui répondit Vesce, « je me range aux côtés de ceux qui pensent que le monde n’a qu’une seule face, et que celui qui navigue trop loin tombe une fois arrivé au bord. »
Ged ne sourit pas ; il n’y avait plus de gaieté en lui. « Qui sait ce que peut trouver un homme, là-bas ? Certainement pas nous, qui ne quittons jamais nos côtes et nos rivages. »
— « Certains ont cherché à savoir, et ils ne sont jamais revenus. Et jamais un bateau n’est venu chez nous venant de pays que nous ne connaissons pas. »
Ged ne répondit pas.
Ce jour-là et toute la nuit, le puissant vent de mage les poussa vers l’est sur les flots tumultueux de l’océan. Ged veilla du crépuscule à l’aurore, car dans les ténèbres la force qui le tirait ou le poussait se faisait encore plus grande. Il ne cessait de regarder devant lui, au loin, bien qu’avec cette nuit sans lune ses yeux ne vissent pas davantage que les yeux peints sur les flancs de la barque. À la pointe du jour, le visage sombre et gris de fatigue, il se trouva si engourdi par le froid qu’il eut grand-peine à s’allonger pour prendre un peu de repos. Il dit dans un souffle : « Veille à ce que le vent de mage vienne de l’ouest, Estarriol », puis il s’endormit.
Le soleil ne se leva pas, et bientôt la pluie venant du nord-est vint frapper l’étrave de la barque. Il ne s’agissait pas d’une tempête, mais seulement des vents et des pluies de l’hiver, interminables et glacés. Toutes les choses qui se trouvaient dans le bateau sans pont ne tardèrent pas à être trempées, en dépit de la toile qu’ils avaient achetée. Vesce eut vite le sentiment d’être transpercé jusqu’aux os, et Ged se mit à frissonner dans son sommeil. Par pitié pour son ami, et peut-être également pour lui-même, Vesce tenta de détourner un peu ce vent rude et incessant qui apportait la pluie. Mais bien que, répondant au vœu de Ged, il lui fût possible de maintenir le vent de mage avec force et constance, il avait bien peu de pouvoir ici pour changer le temps, si loin de la terre, et le vent de la Mer Ouverte n’écouta pas sa voix.