Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]
- Автор: Гуин Урсула К. Ле
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0081-1
- Переводчик: Philippe R. Hupp
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le sorcier de Terremer [A wizard of Earthsea - fr]». Краткое содержание книги:
« Je suis en quête », dit-il à l’aubergiste. « Je ne resterai ici qu’une ou deux nuits. » Sa voix était sans vie. Jetant un regard au grand bâton d’if dressé dans un coin, l’aubergiste pour une fois ne dit rien, mais il remplit la chope de Ged de bière brune jusqu’à la faire déborder de mousse.
Ged savait qu’il ne devait passer qu’une nuit à Ismey. Il n’était pas bienvenu ici, il ne l’était nulle part. Il lui fallait aller vers son but. Mais il était infiniment las de la mer glacée et déserte, du silence que nulle voix ne venait jamais percer. Il résolut de passer un jour à Ismey et de repartir le lendemain. Il dormit donc longtemps, et lorsqu’il se réveilla, la neige tombait doucement. Il se leva pour aller flâner par les passes et ruelles de la ville et observer les gens à l’ouvrage. Il regarda les enfants vêtus de capes garnies de fourrure jouer aux châteaux de neige et modeler les bonshommes ; il écouta les commères bavarder sur le pas de la porte dans la rue, et contempla le travail du fondeur de bronze, aidé par un petit apprenti au visage rouge qui suait en attisant le brasier avec l’énorme soufflet. Tandis que la brève journée s’obscurcissait déjà, par les fenêtres que faisait briller de l’intérieur une lueur d’or roux, il aperçut des femmes filant au rouet, se détournant de temps à autre pour sourire ou parler à leurs enfants, à leurs époux, dans la chaleur du foyer. Ged vit toutes ces choses de l’extérieur ; il était à l’écart, isolé, et avait le cœur bien lourd, bien qu’il eût refusé d’admettre qu’il était triste. La nuit tombée, il s’attarda encore dans les rues, car il n’avait nulle envie de retourner à la taverne. Il entendit un homme et une fille converser joyeusement en descendant la rue ; ils le croisèrent en se dirigeant vers la place de la ville. Aussitôt, Ged se retourna ; il connaissait la voix de cet homme.
Il s’élança et rattrapa le couple. Seule l’éclairait dans le crépuscule la lueur lointaine des lanternes. La fille fit un pas en arrière ; mais l’homme le regarda, puis brandit le bâton qu’il tenait à la main, comme une barrière pour se garder d’une menace ou d’un geste maléfique. Et ceci était un peu plus que Ged n’en pouvait supporter. Il dit, d’une voix qui tremblait légèrement : « Je croyais que tu me reconnaîtrais, Vesce. »
Même à cet instant, celui-ci eut un bref mouvement d’hésitation.
— « Je te reconnais », dit-il en abaissant son bâton. Il prit la main de Ged et étreignit ses épaules. « Bien sûr que je te reconnais ! Sois le bienvenu, mon ami, sois le bienvenu ! Quel piètre accueil t’ai-je réservé, comme si tu étais un spectre venant par-derrière – moi qui attendais ta venue, moi qui te cherchais… »
— « Tu es donc le sorcier dont on parle tant à Ismey ? Je me posais la question… »
— « Oh oui, je suis leur sorcier ; mais écoute-moi, je vais te dire pourquoi je ne t’ai pas reconnu. Peut-être t’ai-je trop cherché. Il y a trois jours – étais-tu ici il y a trois jours, à Iffish ? »
— « Je suis arrivé hier. »
— « Il y a trois jours, à Quor, le village qui se trouve là-haut dans la montagne, je t’ai vu dans la rue. C’est-à-dire que j’ai vu une représentation de toi ou une imitation de toi, ou peut-être tout simplement un homme qui te ressemble. Il marchait devant moi, vers la sortie du village, et il a disparu à un détour du chemin au moment même où je venais de l’apercevoir. J’ai appelé, mais personne n’a répondu ; j’ai voulu le suivre mais n’ai trouvé personne, pas la moindre trace, mais il est vrai que le sol était gelé. C’était étrange ; et te voyant ainsi surgir à présent des ombres, j’ai cru être de nouveau abusé. Pardonne-moi, Ged. » Il prononça à voix basse le vrai nom de Ged, de manière que la fille qui se tenait non loin derrière lui ne l’entendît pas.
Ged parla lui aussi à voix basse lorsqu’il mentionna le vrai nom de son ami : « Cela est sans importance, Estarriol. Mais me voici en personne, et je suis heureux de te voir… »
Vesce perçut peut-être dans la voix de Ged un peu plus que la simple satisfaction. Laissant sa main sur son épaule, il lui dit, en se servant du Vrai Langage : « Tu sors des ténèbres et tu es dans un moment difficile, Ged, mais ta venue est une joie pour moi. » Puis il poursuivit en hardique, avec son accent du Lointain : « Viens, viens à la maison avec nous ; nous rentrons chez nous car il est temps d’échapper à l’obscurité ! Je te présente ma sœur, la plus jeune d’entre nous, bien plus jolie que moi, comme tu le constates, mais bien moins intelligente : elle s’appelle Achillée. Achillée, je te présente l’Épervier, mon ami, le meilleur de nous tous. »
La jeune fille le salua en disant : « Seigneur Sorcier », puis avec bienséance elle baissa la tête et se cacha les yeux avec les mains, comme les femmes avaient coutume de le faire au Lointain Est. Lorsqu’ils n’étaient pas dissimulés, ses yeux étaient clairs, timides et curieux. Elle avait peut-être quatorze ans, le teint foncé comme son frère, mais elle était très fine et légère. Et sur son bras se tenait un dragon guère plus long que sa tête, ailes et griffes sorties.
Ils descendirent la rue, et en chemin Ged observa : « On dit à Gont que les Gontoises sont braves, mais là-bas je n’ai encore jamais vu une fille porter un dragon en guise de bracelet. »
Cette remarque fit rire Achillée, et elle lui répondit aussitôt : « Ce n’est qu’un harrekki. Vous n’avez pas de harrekkis à Gont ? » Puis elle retrouva sa timidité et se cacha les yeux.
— « Non, et pas de dragons non plus. Cette créature n’est pas un dragon ? »
— « Un petit dragon, qui vit dans les chênes, et mange des guêpes, des vers et des œufs de passereaux – il ne devient pas plus grand que ça. Oh, monsieur, mon frère m’a souvent parlé du petit animal que vous aviez, la petite bête sauvage, l’otak… l’avez-vous encore ? »
— « Non, je ne l’ai plus. »
Vesce se tourna vers lui comme pour l’interroger, mais il retint sa langue et attendit qu’ils fussent seuls, bien plus tard, devant l’âtre de pierre dans la maison de Vesce.
Bien qu’il fût le maître sorcier de toute l’île d’Iffish, Vesce avait établi sa demeure dans la petite ville d’Ismey, où il était né, et il y vivait maintenant avec son jeune frère et sa jeune sœur. Son père était jadis un marchand des mers qui ne manquait pas de ressources, et leur maison était spacieuse, dotée de poutres épaisses. L’intérieur était plein de chaleur et riche en poterie, en tissus fins, en vases de bronze et de cuivre posés sur des étagères et de meubles sculptés. Dans un coin de la grande pièce se voyait une immense harpe taonienne, et dans un autre le métier à tapisserie d’Achillée, haut et incrusté d’ivoire. Ainsi, en dépit de ses manières simples et paisibles, Vesce était à la fois puissant sorcier et maître en sa demeure. Deux vieux serviteurs prospéraient en même temps que la maison, ainsi que son frère, un garçon plein de bonne humeur ; et Achillée, preste et silencieuse comme un petit poisson, servit leur souper aux deux amis et mangea en leur compagnie en les écoutant converser, puis alla, aussitôt le repas terminé, se réfugier dans sa chambre. Dans cette demeure, chaque chose était bien à sa place, gorgée de paix et de certitude. Ged regarda autour de lui dans la pièce où brûlait un bon feu, et dit : « Voilà comment on devrait vivre », puis il soupira.
— « C’est une bonne manière de vivre, certes », lui répondit Vesce, « mais il en existe d’autres. À présent, mon ami, dis-moi si tu le peux quelles choses se sont présentées à toi et t’ont quittées depuis notre dernière rencontre, il y a deux ans. Et dis-moi quel est le voyage que tu es en train de faire, puisque je vois bien que tu ne vas pas rester longtemps avec nous cette fois-ci ».