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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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Où peut-il être ? J’aurais juré qu’il avait pris à gauche en sortant de la maison. D’où ce réflexe : galoper chez Dernoux. Mais je ne l’ai pas rattrapé, il a dû prendre à droite, il est peut-être tout bêtement à la mairie, dans ce local réservé aux vigiles et qu’il est à peu près seul à hanter maintenant. Chez Dernoux, chez Dernoux… Plus j’y pense et plus je m’étonne de m’être lancée de ce côté-là. N’a-t-il pas dit cent fois : « Je ne peux rien contre Eva » ? Et n’est-il pas toujours, en toute occasion, apparu dans son rôle ? « Il est allé se faire voir à la mairie, d’abord », me siffle une de mes deux oreilles, et la phrase refuse de sortir par l’autre. Courons. Coupons par la ruelle de l’église. Un chat traverse dans mes jambes et, des quatre griffes, se hisse sur le mur que surplombent les plus hautes croix du cimetière. Un autre chat, qui poursuivait le premier, fait un écart et se jette dans un soupirail en poussant le cri rauque du matou déconfit. Courons, courons. Les cyprès sont trop hauts, la ruelle trop étroite, la peur me poignarde le dos. Cette dernière maison aux six volets fermés, juste à l’angle, est celle d’Hacherol, mais, Dieu merci, la mairie, en face, pousse ses mansardes au-dessus des marronniers, et deux d’entre elles sont éclairées : la silhouette de Ruaux et celle de Papa, accoudés à la barre d’appui, s’y encadrent toutes deux. « Causette. Tu t’en souviendras, Ruaux », siffle l’oreille. Mais peut-être écoutent-ils simplement cette lointaine Veuve joyeuse qui vient de succéder à l’inévitable Danube bleu et dont les notes fatiguées viennent expirer sur la place, se mélanger au cliquetis du pétrin mécanique, aux coups sourds du hachoir qui taille et pare d’avance les viandes du marché.

J’arrive à point nommé, je n’aurai pas à chercher un abri pour attendre. La silhouette de Papa s’efface, la lumière s’éteint. Une demi-minute d’hésitation : il est trop tard pour traverser la place sans être vue, et si Papa, qui vient de sortir du colonnoir et d’apparaître dans cette zone où diffuse le néon de La Couleuvre, prend la direction des sapinières ou celle du hameau des Cormiers, il y a neuf chances sur dix pour qu’il s’évanouisse dans la nature. Mais il traverse la place et pique droit sur l’église, m’obligeant à battre en retraite. Il entre dans la ruelle au moment où j’en sors. Droite ou gauche ? Si tu étais à sa place, Céline, que ferais-tu ? Réponse de l’oreille : « Le fusil sur l’épaule, vigile jusqu’aux dents, j’irais serrer la main du brigadier. » Et c’est bien ce qu’il va faire, tandis que, poursuivant cette filature à reculons, je galope jusqu’au carrefour où il faudra qu’il choisisse et passe devant.

Choix simple, d’ailleurs. Sur quatre voies, trois sont peu probables, et, comme je m’y attendais, sans voir sa fille tapie derrière un vantail, Papa choisit le chemin des Alises, cette rocade discrète qui tourne autour du bas bourg et où nous avons surpris Hacherol. Il monte vers les jardins ouvriers et je le suis de très près, de trop près, refrénant une forte envie de le héler et refusant aussi de lui ôter la chance de m’apercevoir — ou de m’ôter, à moi, celle de l’ignorance. Mais il ne s’arrête ni ne se retourne (ce qui est bien dans sa manière) et la nuit est si dense, si encombrée de branches basses, de bouillées d’épines, de formes indécises, crayonnées dans tous les noirs, que l’oreille doit y renseigner l’œil. Ce que je suis moi-même, en faisant très attention à mes pieds, c’est ce bruit régulier d’herbe froissée par une botte. Plus nous avançons, plus il devient léger : pourtant l’herbe est toujours aussi haute. Prendrait-on des précautions ? J’étais déjà en train de me dire : « Tout à l’heure, quand il aura fini son tour et qu’il ne se sera — évidemment ! — rien passé, quand je me retrouverai dans ses bras, ridicule et si contente de l’être, il fera bon frotter mes joues contre ses joues qui sont toujours un peu rêches le soir, il fera bon renverser la nuque dans le dos et rire de ce petit rire contenu ou toutes les dents font grelot. Pourquoi ai-je l’imagination si hostile, l’âme si noire ? Vais-je maintenant le tourmenter, moi aussi ? » Je suis prête à tourner bride, honteuse et tendre.

Honteuse, nous le resterons, tendre aussi, mais pas de la même façon. Le glissement sur l’herbe s’arrête, une clenche tinte : Papa est entré dans le dernier jardin, celui qui borde la plaine à Bouvet et que personne ne cultive plus depuis deux ans. Je me glisse, courbée, jusqu’au portillon et me redresse juste assez pour mettre mes yeux au ras des aubépines. Pinçons-nous, je n’ai pas le droit de rêver, ce n’est pas vrai : ils sont deux ! Deux, vous dis-je, au milieu d’un fouillis d’arbres fruitiers qui ne connaissent plus la taille. Il y a mon père, bien reconnaissable au bout du canon de fusil qui oscille près de sa tempe. Et il y a l’autre, affublé du melon et de la houppelande décrite par Besson : immobile, il étend les bras comme pour barrer le passage au vigile qui s’approche de lui. Pince-toi plus fort, Céline, c’est absurde : ton père s’approche de lui à le frôler sans qu’il ferme les bras, plus raides que ceux des pèlerins en prière, ton père lui enlève son chapeau, le met sur sa tête. Sur sa tête. Sur sa tête. As-tu enfin compris ? L’incendiaire, par procuration, c’est l’épouvantail.

*

Un rire aigu traverse la nuit : ce n’est pas celui que j’espérais tout à l’heure, mais c’est tout de même le mien. Farce féroce ! Drame plein d’astuces qui vous empêchent de tomber sur les genoux ! Il a soigné les scènes, il a tout prévu, cet homme qui fait un bond en arrière et, au lieu de fuir, braque sur moi sa lampe électrique. A-t-il même prévu mon intervention ? A-t-il prévu mon rire ? Le sien éclate, écho vingt fois amplifié du mien, il enfle, il déferle, inattendu, inconnu, extrait d’un profond creux de poitrine, rotant une puissante, une effrayante gaîté. Éblouie, anéantie, je le vois qui s’avance en force, les épaules aussi largement déployées que son rire. Le rond de sa lampe se rétrécit sur mon blouson, devient grand comme une assiette, comme une soucoupe, comme une pièce de cent sous, n’est plus qu’un point lumineux sous le sein gauche, là où une balle fait si vite et si bien l’affaire. Mais le rire s’éteint, la lampe s’éteint, une voix calme prononce trois mots, de si près que j’en sens le souffle sur mon front :

— Eh bien ! Céline.

Aimable facétie ! Une main s’avance, reprend le melon, me l’enfonce jusqu’aux oreilles, tandis que la même voix lâche cette phrase ambiguë :

— Tu vois, personne n’y avait pensé.

Et me voici désarmée. Rien n’est prouvé, rien n’est sûr ; il a trouvé le seul joint, la seule attitude à prendre, il ne se défend pas, il est le bon vigile qui, devant mes yeux, par hasard, vient de trouver le vestiaire de l’ombre. Il est vraiment très fort. Ou innocent. Mais s’il est innocent pourquoi me reprend-il le melon, le jette-t-il dans le jardin au lieu de le conserver comme pièce à conviction ? Pourquoi a-t-il l’haleine si courte ? Pourquoi interrompt-il sa tournée et m’entraîne-t-il si vite vers le village ? Pourquoi ne fait-il aucun commentaire ? Pourquoi ne s’étonne-t-il même pas de ma présence, de ma sortie clandestine, de ma filature ? Tout se passe comme s’il se réfugiait dans l’inexprimé, comme s’il se donnait le temps de réfléchir pour fortifier hâtivement l’apparence. Place surprise, mais non prise ! L’ennemi n’est qu’une timide Céline qui a bien peur d’être odieuse et n’osera pas déclencher un tir de questions.

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