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Le Compagnon Du Tour De France

Электронная книга - «Le Compagnon Du Tour De France». Краткое содержание книги:

Pierre Huguenin et son p?re sont compagnons. Le Comte de Villepreux les a engag?s pour qu'ils restaurent les boiseries de sa chapelle. Le Comte vit avec deux jeunes femmes: sa fille Yseult, tr?s cultiv?e et ?prise d'id?al, et la Marquise Jos?phine des Fresnays, qui est passionn?e et romantique. Pierre Huguenin quitte le manoir pour aller chercher des ouvriers capables de remplacer son p?re qui a eu un accident le rendant inapte au travail. Il ram?ne son ami nantais, le Corinthien qui abandonne son amie La Savinienne au profit de Jos?phine. Le Comte de Villepreux refuse de voir des roturiers, m?me cultiv?s, entrer dans sa famille. Il exp?die le Corinthien en Italie. Pierre et Yseult doivent, eux aussi, renoncer ? leur amour, bien qu'il soit pur et calme.
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À coup sûr, ce sentiment n’avait en soi rien de coupable ni d’insensé. Mais il eut bientôt le sort de toutes les ivresses où l’homme se plonge sans un idéal de vertu ou de religion. Nous avons bien tous le droit d’être heureux, d’aspirer aux œuvres du génie et au suffrage des hommes. Il nous est permis d’être fiers de l’objet de notre amour, et de compter sur les victoires de notre volonté intelligente. Mais ce n’est pas là toute la vie de l’homme; et si l’amour de soi n’est pas étroitement lié à l’amour des semblables, cette ambition, qui eût pu triompher de tout à l’état de dévouement, souffre, s’aigrit, et menace de succomber à chaque pas lorsqu’elle reste à l’état d’égoïsme. L’amour, qui étend cet égoïsme à deux êtres fondus en un seul, ne suffit point pour le légitimer. Il est beau et divin comme moyen, comme secours et comme égide; il est petit et malheureux comme but et comme unique fin.

Le Corinthien n’était point égoïste, dans l’acception mesquine et laide qu’on donne à ce vice. Comme ami, il était tendre et dévoué; comme compagnon, il s’était toujours montré serviable et généreux; comme amant, il n’était ni ingrat ni superbe; il restait respectueux et repentant dans son cœur à l’égard de la Savinienne. Mais son âme était plus impétueuse que forte, son souffle plus avide que puissant. Il portait dans son sein toutes les dangereuses curiosités, tous les insatiables désirs de la jeunesse. Ce fut donc un malheur pour lui de rencontrer l’amour de Joséphine au milieu du développement de son être, et à cette heure de la vie où nous recevons des circonstances une impulsion décisive sans la force nécessaire pour l’apprécier, la diriger ou la combattre. Peut-être le vertueux et solide Pierre Huguenin n’eût-il pas été mieux trempé pour une pareille épreuve. Peut-être n’eût-il pas aimé d’une manière plus exquise, si, au lieu de rencontrer une âme apostolique comme celle d’Yseult, il eût été livré aux mêmes séductions que son ami. Quoi qu’il en soit, le Corinthien se corrompit rapidement dans son bonheur, et la pauvre Joséphine, tout en y portant l’abandon et l’ingénuité de sa douce nature, fut pour lui la pomme fatale qui, du jardin céleste de l’adolescence, devait l’envoyer en exil sur le désert aride de la vie positive.

Un orage avait renversé la volière du parc réservé. Yseult parut tenir extraordinairement à ses oiseaux, et demanda à Pierre Huguenin de leur construite une nouvelle demeure. Il fit sur-le-champ le dessin d’un joli petit temple en bois et en fil d’archal, qui devait enfermer le bassin et le jet d’eau, avec ses grandes marges de gazon, de roseaux et de mousses pour les oiseaux aquatiques. Des arbustes d’une assez belle taille devaient tenir tout entiers dans cette cage spacieuse; des plantes grimpantes devaient l’envelopper d’un réseau extérieur de verdure; enfin un grand parasol de zinc devait préserver de la pluie et du soleil trop ardent les oiseaux délicats des régions étrangères.

L’impatience qu’Yseult témoignait de voir élever ce monument ornithologique engagea le père Huguenin à consentir à ce que son fils et le Berrichon s’y consacrassent pendant quelques jours. Une quinzaine devait suffire à ce travail. Mais il dura bien davantage.

D’abord le Berrichon n’y entendait rien du tout. Il eut beau affirmer que Pierre était plus difficile que de coutume, et déclarer qu’il y avait de l’injustice à lui faire recommencer minutieusement des pièces qu’il avait établies avec tout le soin possible, Pierre lui prouvant avec douceur, mais avec persévérance, que cet ouvrage était trop délicat pour lui, l’employa seulement à lui préparer les pièces dans l’atelier, et à courir de tous les côtés pour lui faire cent commissions par jour. Il l’envoya trois fois à la ville voisine pour lui chercher du fil de fer. Le premier était trop fin, le second trop gros, le troisième n’était ni assez fin ni assez gros. Du moins, c’était ainsi que le Berrichon dans son naïf mécontentement, racontait la chose au Corinthien, au grand divertissement de celui-ci. C’est que, lorsque la Clef-des -cœurs assistait Pierre tout le jour, mademoiselle de Villepreux ne venait examiner l’ouvrage qu’une ou deux fois; et quand Pierre était seul, elle y venait trois ou quatre fois, et restait plus longtemps. Elle n’était pas seule dans les commencements. La marquise ou son père l’accompagnait, et presque toujours le jardinier était dans le parterre. Mais peu à peu elle s’habitua à venir seule, et à rester, même après le coucher du soleil et le départ du jardinier. Pierre voyait bien qu’elle commençait à s’affranchir, sans y prendre garde, de ce joug des convenances auquel jusque-là elle s’était aveuglément soumise. Il lui en avait su gré alors; car il avait compris qu’elle ne le traitait pas comme une chose, mais comme un homme, et que cette chaste réserve témoignait, non de la méfiance, mais une sorte de respect pour sa position: c’était comme une longue et délicate réparation qu’elle lui avait donnée du mot mémorable de la tourelle. Mais lorsqu’elle oublia ce parti pris, et ne craignit plus de rester seule avec lui dans le parc réservé, il lui en sut encore plus de gré; car c’était la marque d’une sainte confiance et d’une tranquillité d’âme presque fraternelle. Pierre, loin de souffrir de ces relations calmes et pures, les bénissait et les chérissait, n’en rêvant pas d’autres, et n’aspirant pas au bonheur dangereux qui enfiévrait le Corinthien. Il aimait trop pour désirer. Yseult lui apparaissait comme un être céleste qu’il aurait craint de profaner en effleurant seulement les plis de sa robe. Il tremblait bien de tout son corps en la voyant venir du fond de l’allée, et sa main pouvait à peine alors soutenir le poids du maillet ou du ciseau. Lorsqu’il l’entendait nommer, une rougeur brûlante montait à son visage; et si parfois les songes de la nuit lui apportaient son fantôme à travers un délire involontaire, une sorte de honte douloureuse penchait son front le lendemain, et tenait ses yeux baissés devant elle. Mais lorsqu’elle lui adressait la parole, elle remuait toute son âme, et la faisait remonter à ces hautes régions de l’enthousiasme, où il n’y a plus ni trouble ni terreurs, parce qu’il y a le sentiment d’un hymen intellectuel légitime autant qu’indissoluble.

Personne ne songeait à incriminer ces relations, ou plutôt personne ne les avait remarquées. On savait que le comte avait élevé sa fille dans des idées et des habitudes d’une certaine égalité avec tout le monde. D’ailleurs les allures d’indépendance qu’il lui avait données et qui avait fait d’elle une personne si naturelle et si calme, écartaient toute supposition fâcheuse. Les serviteurs, aussi bien que les voisins, avaient un respect ou une indifférence d’instinct pour cette humeur grave et solitaire qu’ils ne comprenaient pas, et qu’ils attribuaient à une langueur organique. Sa pâleur faisait dire d’elle, depuis qu’elle était au monde: «Cet enfant ne vivra pas.» Et pourtant elle n’avait jamais été malade; mais comme elle n’avait point eu la gaieté impétueuse de l’enfance, on ne supposait pas que ses passions dussent jamais prendre l’essor, et qu’ayant oublié d’être petite fille elle pût s’aviser d’être femme. Telle était l’opinion de ceux qui l’avaient vue naître et se développer. Quant à ceux qui, ne la connaissant point, ils auraient volontiers bâti sur son compte de plus beaux romans, selon eux, qu’une intrigue avec un garçon menuisier.

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