Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
«Tout va bien!» avait-il dit-en songeant au Torero. Ayant jugé que tout allait bien, il se désintéressa en partie de ce qui se passait autour de lui pour admirer les passes merveilleuses d’audace et de sang-froid de don César, arrivé à l’instant critique de sa course, c’est-à-dire adossé à la porte de sortie où il avait fini par attirer le taureau qui, dans un instant, foncerait pour la dernière fois sur lui et irait s’enfermer lui-même dans l’étroit boyau ménagé à cet effet.
À moins que le Torero ne pût éviter le coup et ne payât de sa vie, au moment suprême d’en finir, sa trop persistante témérité.
C’était, en effet, la fin. Quelques minutes encore et tout serait dit. L’homme sortirait vainqueur de sa longue lutte ou tomberait frappé à mort.
Aussi les milliers de spectateurs haletants n’avaient d’yeux que pour lui. Pardaillan fit comme tout le monde et regarda attentivement.
Et tout à coup, averti par quelque mystérieuse intuition, il se retourna et aperçut à quelques pas de lui Bussi-Leclerc qui, avec un sourire mauvais, le regardait comme une proie couvée.
«Mort Dieu! murmura Pardaillan, il est fort heureux pour moi que les yeux de ce Leclerc ne soient pas des pistolets; sans quoi, pauvre de moi! je tomberais foudroyé.»
Mais les événements les plus futiles en apparence avaient toujours, aux yeux de Pardaillan, une signification dont il s’efforçait de dégager la cause séance tenante.
«Au fait, se dit-il, pourquoi Bussi-Leclerc a-t-il quitté la fenêtre où il se prélassait pour venir ici? Ce n’est pas, je pense, dans l’unique intention de me contempler. Viendrait-il me demander cette revanche après laquelle il court infructueusement depuis si longtemps? Ma foi! devant toute la cour d’Espagne réunie, il ne me déplairait pas de lui infliger une dernière défaite. Après ce coup-là, mon Bussi-Leclerc mourra de rage et j’en serai délivré.»
Ayant ainsi monologué, de ce coup d’œil sûr et prompt qui n’était qu’à lui, il scruta le visage de Bussi-Leclerc, et du spadassin son coup d’œil rejaillit sur ceux qui l’entouraient et alors il tressaillit.
«Je me disais aussi, murmura-t-il avec un sourire narquois, ce brave Bussi-Leclerc vient à la tête d’une compagnie d’hommes d’armes… C’est ce qui lui donne cette assurance imprévue.»
Presque aussitôt il eut un léger froncement de sourcils et il ajouta en lui-même:
«Comment Bussi-Leclerc se trouve-t-il à la tête d’une compagnie de soldats espagnol? Est-ce que par hasard il viendrait m’arrêter?»
En même temps, d’un geste machinal, il assurait son ceinturon, dégageait sa rapière, se tenait prêt à tout événement.
Comme on le voit, il avait été long à s’apercevoir qu’il était en cause autant et plus que le Torero. Maintenant son esprit travaillait et il s’attendait à tout.
À cet instant, un tonnerre de vivats et d’acclamations éclata, saluant la victoire du Torero.
Le taureau venait en effet de se laisser leurrer une dernière fois par la cape prestigieuse et, croyant atteindre celui qui depuis si longtemps se jouait de lui avec une audace rare, il était allé s’enfermer lui-même dans le box ménagé à cet effet, et la porte, se refermant derrière lui, lui interdisait de revenir dans la piste.
Le Torero se tourna vers la foule qui le saluait d’acclamations délirantes, la salua de son épée et se dirigea vers l’endroit où il avait, dès le début de la course, aperçu la Giralda, avec l’intention de lui faire publiquement hommage de son trophée.
Au même instant, la barrière, près de Pardaillan, tombait sous une poussée violente et les cinquante et quelques gentilshommes et faux ouvriers, qui n’attendaient que cet instant, envahirent la piste, entourèrent de toutes parts le Torero, comme s’ils étaient poussés par l’enthousiasme de sa victoire, mais en réalité pour lui faire un rempart de leurs corps.
À ce moment aussi les soldats, massés dans le couloir circulaire, quittaient leur retraite, se portaient sur la piste et se massaient en colonnes profondes, la mèche de leurs arquebuses allumée, prêt à faire feu devant les rangs serrés du populaire surpris de cette manœuvre imprévue.
En même temps, un officier à la tête de vingt soldats, se dirigeait à la rencontre du Torero.
Mais celui-ci était débordé par ceux qui avaient jeté bas la barrière et qui, malgré sa résistance acharnée, car il ne comprenait pas encore ce qui lui arrivait, l’entraînait dans la direction opposée à celle où il voulait aller.
En sorte que l’officier qui pensait se trouver en face d’un homme seul, qu’il avait mission d’arrêter, l’officier qui avait trouvé quelque peu ridicule qu’on l’obligeât à prendre vingt hommes avec lui, commença de comprendre que sa mission n’était pas aussi aisée qu’il l’avait cru tout d’abord et se trouva ridicule maintenant d’être obligé de courir après un groupe compact, deux fois plus nombreux que ses hommes, et qui lui tournait le dos avec les allures décidées de gens qui ne paraissent pas disposés à se laisser faire.
Voyant que celui qu’il avait mission d’arrêter allait lui glisser entre les doigts, l’officier, pâle de fureur, ne sachant à quel expédient se résoudre pour mener à bien sa mission, persuadé que tout le monde devait avoir, comme lui, le respect de l’autorité dont il était le représentant, l’officier se mit à crier d’une voix de stentor:
– Au nom du roi!… Arrêtez!
Ayant dit, il crut naïvement qu’on allait obtempérer et qu’il n’aurait qu’à étendre la main pour cueillir son prisonnier.
Malheureusement pour lui, les gens qui se dévouaient ainsi qu’ils le faisaient n’avaient pas le sens du respect de l’autorité. Ils ne s’arrêtèrent donc pas.
Bien mieux, à l’invite brutale de l’officier, qui s’arrachait de désespoir les poils de sa moustache grisonnante, ils répondirent par un cri imprévu, qui vint atteindre, comme un soufflet violent, le roi qui assistait, impassible, à cette scène:
– Vive don Carlos!
Ce cri, que nul n’attendait, tomba sur les gens du roi comme un coup de masse qui les effara.
Et comme si ce cri n’eût été qu’un signal, au même instant des milliers de voix vociférèrent en précisant plus explicitement:
– Vive le roi Carlos! Vive notre roi!
Et comme ceux qui ignoraient se regardaient aussi effarés et surpris que les gens de noblesse, comme une traînée de poudre, volant de bouche en bouche, le bruit se répandit qu’on voulait arrêter le Torero. Mais Carlos! qu’était-ce que ce roi Carlos qu’on acclamait? Et on expliquait: Carlos, c’était le Torero lui-même.
Oui le Torero, l’idole des Andalous, était le propre fils du roi Philippe qui le poursuivait de sa haine. Allons! un effort, par la Trinité sainte, et le roi cafard et ses moines seraient emportés comme fétu dans la tourmente et on aurait enfin un roi humain, un roi qui, ayant vécu et souffert dans les rangs du peuple, saurait comprendre ses besoins, connaîtrait ses misères et saurait y compatir; mieux, remédier.
Tout ceci, que nous expliquons si lentement, la foule l’apprenait en un moment inappréciable. Et rendons-leur cette justice, la plupart de ces hommes du peuple n’entendaient et ne comprenaient qu’une chose: on voulait arrêter le Torero, leur dieu!
– Qu’il fût fils de roi, qu’on voulût faire de lui un autre roi, peu leur importait. Pour eux c’était le Torero. Cela disait tout.
Ah! on voulait l’arrêter! Eh bien! par le sang du Christ! on allait voir si les Andalous étaient gens à se laisser enlever bénévolement leur idole!
Les prévisions du duc de Castrana se réalisaient. Tous ces hommes, bourgeois, homme du peuple, caballeros, venus en amateurs, ignorants de ce qui se tramait, devinrent littéralement furieux, se changèrent en combattants prêts à répandre leur sang pour la défense du Torero.
Comme par enchantement – apportées par qui? distribuées par qui? est-ce qu’on savait! est-ce qu’on s’en occupait! – des armes circulèrent, et ceux qui n’avaient rien, sans savoir comment cela s’était fait, se virent dans la main qui un couteau, qui un poignard, qui une dague, qui un pistolet chargé.