Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Pour achever de lui faire perdre le peu de conscience qui lui restait, Juana ne fut pas plutôt à terre que, saisissant la matrone par la main, elle l’entraîna violemment, en disant d’une voix coupée de sanglots:
– Viens! allons-nous en! partons! Ne restons pas une minute de plus ici! Je ne veux plus voir, je ne veux plus entendre!
Et avec une inconscience qui assomma littéralement la nourrice, elle ajouta:
– Maudite soit l’idée que tu as eue de me conduire à cette course!
Et Barbara, qui ne savait plus ce qu’elle devait penser, suivit comme un chien fouetté, non sans grommeler entre ses dents, pour elle-même, car elle se rendait bien compte que, dans l’état de fureur exaltée où elle se trouvait, sa maîtresse ne pouvait l’entendre:
– La peste soit des jeunes maîtresses qui veulent venir à la course et puis veulent s’en retourner, sans qu’on sache pourquoi, au moment le plus intéressant! Sainte Barbe nous soit en aide! ma maîtresse est devenue démente! Sans quoi se serait-elle avisée de tambouriner le ventre de sa nourrice à coups de talon, comme on fait d’une peau d’âne!
Le tout accompagné de force signes de croix, de patenôtres, de gestes d’exorcisme, destinés à mettre en fuite le malin esprit qui s’était, sans conteste, introduit dans le corps de son enfant.
C’est ainsi que la petite Juana n’assista pas à la fin de la course. C’est ainsi que, sans s’en douter, elle échappa à la bagarre qui devait suivre et dans laquelle elle courait le risque de perdre la vie; c’est ainsi qu’elle échappa à la mort qui planait sur cette multitude de curieux.
Le Chico ne vit pas Juana. Il ne sut rien par conséquent de l’accès de frénésie qui s’était emparé d’elle. Et qui sait, il était si naïf que peut-être n’eût-il pas compris s’il eût vu et entendu. Et Juana elle-même était si inconsciente de ce qui se passait en elle que peut-être, dans sa crise furieuse, l’eût-elle battu, jeté à terre, piétiné et meurtri à grands coups de ses grands talons effilés.
XI VIVE LE ROI CARLOS!
Cependant le taureau avait été lâché.
Tout d’abord, comme presque toujours, ébloui par la lumière éclatante, succédant sans transition à l’obscurité d’où il sortait, il s’arrêta, indécis, humant l’air, frappant ses flancs de sa queue, agitant sa tête.
Le Torero lui laissa le temps de se reconnaître, puis, il fit quelques pas à sa rencontre, l’excitant de la voix, lui présentant sa cape déployée.
Le taureau ne se fit pas répéter l’invite. Ce morceau de satin écarlate qu’on lui présentait lui tira l’œil tout de suite, et il fonça droit sur lui, tête baissée.
Ce fut un moment d’indicible émotion parmi ceux qui ne souhaitaient pas la mort du Torero. Pardaillan lui-même, empoigné par la tragique grandeur de cette lutte inégale, suivait avec une attention passionnée les phases de la passe.
Le Torero, qui paraissait chevillé au sol, attendit le choc, sans bouger, sans faire un geste. Au moment où le taureau allait donner son coup de corne, il déplaça la cape à droite. Prodige, le taureau suivit le morceau d’étoffe qu’il frappa. En passant, il frôla le Torero.
La seconde d’après, les spectateurs haletants virent don César qui, la cape jetée sur les reins, se retirait avec autant d’aisance et de tranquillité qu’il eût pu en montrer dans son intérieur paisible.
Un tonnerre d’acclamations salua ce coup d’audace exécuté avec un sang-froid et une maîtrise incomparables. Même les courtisans oublièrent tout pour applaudir. Le roi, d’ailleurs, n’avait pu dissimuler un geste émerveillé.
Le taureau, stupéfait de n’avoir frappé que le vide, se rua de nouveau sur l’homme. Celui-ci s’enroula dans sa cape en la tenant par les extrémités du collet, et, tournant le dos à la bête, il se mit à marcher paisiblement devant elle.
La bête frappa furieusement à droite. Elle ne rencontra que l’étoffe. Elle retourna à la charge et frappa à gauche. Le Torero, par une série de balancements du corps, évitait les coups et lui présentait toujours l’étoffe. Puis il se mit à décrire des demi-cercles, et le taureau suivit la tangente de ces demi-cercles sans jamais pouvoir toucher autre chose que ce leurre qu’on lui présentait.
Et les acclamations se firent délirantes.
Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d’un air dédaigneux et ne murmurent pas! Mais ce Torero prodigieux n’accomplit en somme que les exploits que le dernier des capéadores exécute sans sourciller aujourd’hui.
Qu’on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chose comme trois siècles avant que ne fussent créées et mises en pratique les règles de la tauromachie moderne.
Ce qui paraît très naturel aujourd’hui, paraissait, et en fait était réellement prodigieux, à une époque où nul encore ne s’était avisé de risquer sa vie avec un si superbe dédain. Est-il bien nécessaire d’ajouter que, pour se risquer à tenter des coups d’une audace aussi folle, il fallait connaître à fond le caractère de la bête combattue.
Quoi qu’il en soit, les passes de notre Torero, inconnues à l’époque, retrouvées plusieurs siècles plus tard, avaient tout le charme de la nouveauté et pouvaient, à juste raison, susciter l’enthousiasme de la foule.
Le taureau, surpris de voir qu’aucun de ses coups ne portait, s’arrêta un moment et parut réfléchir. Puis il pointa ses oreilles, gratta rageusement la terre, frôla le sol de son mufle et recula pour prendre son élan.
Le Torero déploya sa cape toute grande, un peu en avant et en dehors de la ligne de son corps. En même temps, il vint se placer droit devant le taureau, le plus près possible, et avançant un pied, il provoqua la bête.
Au moment où le taureau, après avoir visé en baissant la tête, se disposait à porter son coup, il baissa brusquement la cape, en lui faisant décrire un arc de cercle. En même temps, il se mettait hors d’atteinte en lui livrant un passage, par une simple flexion du buste, sans bouger les pieds.
Et le taureau passa, en le frôlant, lancé sur la cape trompeuse. Le Torero fit alors un demi-tour complet et se présenta de nouveau devant la bête.
Seulement, cette fois, il brandissait au bout de son épée le flot de rubans qu’il avait lentement cueilli au passage.
Alors, la foule, jusque-là haletante et muette de terreur et d’angoisse, laissa éclater sa joie, et à la considérer, hurlante et gesticulante, on eût pu croire qu’elle venait soudain d’être prise de folie. Les uns criaient, d’autres applaudissaient, ici on entendait des éclats de rire, là des sanglots convulsifs.
Partout, on voyait des faces congestionnées, convulsées, des rictus grimaçants, des yeux exorbités. De tous côtés, on percevait le souffle rauque des respirations trop longtemps contenues.
Sur les gradins une dame avait saisi à deux mains le cou d’un seigneur assis devant elle, et inconsciente de ses gestes, en poussant des cris inarticulés, elle serrait de ses mains nerveusement crispées la gorge du pauvre sire qui déjà râlait et tirait la langue.
Toutes ces manifestations diverses et violentes étaient le résultat de la réaction qui se produisait. C’est que, pendant tout le temps où le Torero, après avoir provoqué sa fureur, attendait l’assaut de la bête sans reculer d’une semelle, avec un calme souriant, l’angoisse étreignait les spectateurs à un degré tel qu’on pouvait croire que la vie était suspendue et se concentrait, toute, dans les yeux hagards, striés de sang, qui suivaient passionnément les mouvements violents de la brute qui, seule, attaquait, tandis que l’homme, en la bravant, se soustrayait à ses coups, à l’ultime seconde où ils étaient portés.
Dans la loge royale, si puissante que fût sa haine contre celui qui lui rappelait son déshonneur d’époux, le roi, pendant tout ce temps, trahissait son émotion par la contraction de ses mâchoires et par une pâleur inaccoutumée.
Fausta, sous son impassibilité apparente, ne pouvait s’empêcher de frémir en songeant qu’un faux pas, un faux mouvement, une seconde d’inattention pouvait provoquer la mort de ce jeune homme en qui reposait l’espoir de ses rêves d’ambition.