Les consultations du docteur Noir
- Автор: де Виньи Альфред
- Год: 16
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les consultations du docteur Noir». Краткое содержание книги:
Amusez donc votre coeur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens n'avons rien à faire là.
C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'intérêts et de relations.
Je désire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne soyez pas né dans cette caste de Parias, jadis Brahmes, que l'on nommait Noblesse, et que l'on a flétrie d'autres noms; classe toujours dévouée à la France et lui donnant ses plus belles gloires, achetant de son sang le plus pur le droit de la défendre en se dépouillant de ses biens pièce à pièce et de père en fils; grand famille pipée, trompée, sapée par ses plus grands Rois, sortis d'elle; hachée par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur parlant haut et franc; traquée, exilée, plus que décimée, et toujours dévouée tantôt au Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne, tantôt au Peuple qui la méconnaît et la massacre; entre ce marteau et cette enclume, toujours pure et toujours frappée, comme un fer rougi au feu; entre cette hache et ce billot, toujours saignante et souriante comme les martyrs; race aujourd'hui rayée du livre de vie et regardée de côté, comme la race juive. Je désire que vous n'en soyez pas.
Mais que dis-je? Qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul besoin de vous mêler de votre parti. Les partis ont soin d'enrégimenter un homme malgré lui, selon sa naissance, sa position, ses antécédents, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il crierait du haut des toits et signerait de son sang qu'il ne pense pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui assigne. – Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les partis de notre consultation, et là-dessus je vous abandonne au vent qui soufflera."
Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier, avec une secrète satisfaction de soi-même, et il jeta même un regard sur une glace où son ombre se réfléchissait.
"Me connaissez-vous bien vous-même? dit-il avec assurance. Savez-vous (et qui le sait excepté moi?), savez-vous quelles sont les études de mes nuits?
Pourquoi, si elle est ainsi traitée, ne pas dépouiller la Poésie et la jeter à terre comme un manteau usé?
Qui vous dit que je n'ai pas étudié, analysé, suivi, pulsation par pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de l'organisation morale de l'homme, comme vous de son être matériel? que je n'ai pas pesé dans une balance de fer machiavélique les passions de l'homme naturel et les intérêts de l'homme civilisé, leurs orgueils insensés, leurs joies égoïstes, leurs espérances vaines, leurs faussetés étudiées, leurs malveillances déguisées, leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours singées, leurs haines amicales?
O désirs humains! craintes humaines! vagues éternelles, vagues agitées d'un Océan qui ne change pas, vous êtes seulement comprimées quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents violents qui vous soulèvent, ou des rochers immuables qui vous brisent!
– Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez à vous croire courant, vent ou rocher?
– Et vous pensez que…
– Que vous ne devez jeter que des oeuvres dans cet Océan.
Il faut bien plus de génie pour résumer tout ce qu'on sait de la vie dans une oeuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre, toujours remuée, des événements politiques. Il est plus difficile d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement. – Le Pouvoir n'a plus, depuis longtemps, ni la force ni la grâce. – Ses jours de grandeur et de fêtes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir en main, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots, ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires, auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus belle partie de leur renommée. Mais à qui la doit le Poète, si ce n'est à lui-même? La hauteur, la profondeur et l'étendue de son oeuvre et de sa renommée future sont égales aux trois dimensions de son cerveau. – Il est par lui-même, il est lui-même, et son oeuvre est lui.
Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses impérissables.
Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous la première et la plus rare des facultés, l'IMAGINATION; si le chagrin ou l'âge la dessèchent dans votre tête comme l'amande au fond du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Mémoire, lorsque vous vous sentirez le courage de démentir cent fois par an vos actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant d'autres bien à plaindre, désertez le ciel d'Homère, il vous restera encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, à vous qui descendrez d'en haut. Mais jusque-là, laissez aller d'un vol libre et solitaire l'Imagination qui peut être en vous. – Les oeuvres immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos idées à notre corps. – Ecrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez sûr que s'il s'y rencontre une idée ou seulement une parole utile au progrès civilisateur, que vous ayez laissé tomber comme une plume de votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser, l'exploiter, la mettre en oeuvre jusqu'à satiété. Laissez-les faire. L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour les créateurs de pensées."
Stello, debout encore, regarda le Docteur Noir avec recueillement, sourit enfin, et tendit la main à son sévère ami.
"Je me rends, dit-il, écrivez votre ordonnance."
Le Docteur prit du papier.
"Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun donne une ordonnance qui soit suivie.
– Je suivrai la vôtre comme une loi immuable et éternelle", dit Stello, non sans étouffer un soupir; et il s'assit, laissant tomber sa tête sur sa poitrine avec un sentiment de profond désespoir et la conviction d'un vide nouveau rencontré sous ses pas; mais en écoutant l'ordonnance, il lui sembla qu'un brouillard épais s'était dissipé devant ses yeux, et que l'étoile infaillible lui montrait le seul chemin qu'il eût à suivre.
Voici ce que le Docteur Noir écrivait, motivant chaque point de son ordonnance, usage fort louable et assez rare.
XL. Ordonnance du Docteur Noir
SEPARER LA VIE POETIQUE DE LA VIE POLITIQUE. Et pour y parvenir:
I. – Laisser à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire le droit d'être, à chaque heure de chaque jour, honni dans la rue, trompé dans le palais; combattu sourdement, miné longuement, battu promptement et chassé violemment.
Parce que l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu'il y a de fragile et de passager dans les événements du jour. Il convient de laisser cette tâche à la critique du matin, qui est morte le soir, ou à celle du soir, qui est morte le matin. – Laisser à tous les Césars la place publique, et les laisser jouer leur rôle, et passer, tant qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits ni le repos de vos jours. – Plaignez-les de toute votre pitié s'ils ont été forcés de se mettre au front cette couronne Césarienne, qui n'a plus de feuilles et déchire la tête. Plaignez-les encore s'ils l'ont désirée; leur réveil en est plus cruel après un long et beau rêve. Plaignez-les s'ils sont pervertis par le Pouvoir; car il n'est rien que ne puisse fausser cette antique et peut-être nécessaire Fausseté, d'où viennent tant de maux. – Regardez cette lumière s'éteindre, et veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanité à se grouper et s'unir autour d'une clarté plus pure!
II. – SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de son être, dégagé de l'influence des Associations, même les plus belles.