Les consultations du docteur Noir
- Автор: де Виньи Альфред
- Год: 16
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les consultations du docteur Noir». Краткое содержание книги:
"O Multitude! Multitude sans nom! vous êtes née ennemie des noms! – Considérez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au théâtre. Le fond de vos sentiments est le désir secret de la chute et la crainte du succès. Vous venez comme malgré vous, vous voudriez ne pas être charmée. Il faut que le Poète vous dompte par son interprète, l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une longue suite de reproches sourds et obstinés. Car proclamer un succès, un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui reconnaître une supériorité qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais, je l'affirme, vous ne vous y soumettriez, ô fière Multitude! si vous ne sentiez en même temps (heureuse consolation!) que vous faites acte de protection. Votre position de juge, qui verse l'or à pleines mains, vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant, par des applaudissements, l'aveu d'une supériorité. Mais partout où ce dédommagement secret ne vous est pas donné, à peine avez-vous fait une gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous la rognez par le pied et la tête jusqu'à ce qu'elle retombe à votre niveau.
Votre unique passion est l'égalité, ô Multitude! et tant que vous serez, vous vous sentirez poussée par le besoin simultané d'un ostracisme perpétuel.
Gloire à l'homme d'Athènes… Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas savoir comment il fut appelé! – Lui qui exprima, avec une immortelle naïveté, vos sentiments innés:
"Pourquoi le bannis-tu?
– Je suis fatigué, dit-il, d'entendre louer son nom."
XXXVIII. Le ciel d'Homère
Ilotes ou Dieux, répéta le Docteur Noir, vous souvient-il en outre d'un certain Platon qui nommait les poètes»imitateurs de fantômes" et les chassait de sa République? Mais aussi il les nommait: Divins. Platon aurait eu raison de les adorer, en les éloignant des affaires; mais l'embarras où il est pour conclure (ce qu'il ne fait pas) et pour unir son adoration à son bannissement, montre à quelles pauvretés et quelles injustices est conduit un esprit rigoureux et logicien sévère, lorsqu'il veut tout soumettre à une règle universelle. Platon veut l'utilité de tous dans chacun; mais voilà que tout à coup il trouve en son chemin des inutiles sublimes comme Homère, et il n'en sait que faire. Tous les hommes de l'art le gênent; il leur applique son équerre, et il ne peut les mesurer: cela le désole. Il les range tous, Poètes, Peintres, Sculpteurs, Musiciens, dans la catégorie des imitateurs; déclare que tout art n'est qu'un badinage d'enfants, que les arts s'adressent à la plus faible partie de l'âme, celle qui est susceptible d'illusions, la partie peureuse, qui s'attendrit sur les misères humaines; que les arts sont déraisonnables, lâches, timides, contraires à la raison; que pour plaire à la Multitude confuse, les Poètes s'attachent à peindre les caractères passionnés, plus aisés à saisir par leur variété; qu'ils corrompraient l'esprit des plus sages, si on ne les condamnait; qu'ils feraient régner le plaisir et la douleur dans l'Etat, à la place des lois et de la raison. Il dit encore qu'Homère, s'il eût été en état d'instruire et de perfectionner les hommes, et non un inutile chanteur, comme il était, (incapable même, ajoute-t-il, d'empêcher Créophile, son ami, d'être gourmand, ô niaiserie antique!), on ne l'eût pas laissé mendier pieds nus, mais on l'eût estimé, honoré et servi autant que Protagoras d'Abdère et Prodicus de Céos, sages philosophes, portés en triomphe partout.
– Dieu tout-puissant! s'écria Stello, qu'est-ce, je vous prie, à présent, pour nous autres, que les honorables Protagoras et Prodicus, tandis que tout vieillard, tout homme et tout enfant adorent en pleurant le divin Homère?
– Ah! ah! reprit le Docteur, les yeux animés par un triomphe désespérant, vous voyez donc qu'il n'y a pas plus de pitié pour les Poètes parmi les philosophes que parmi les hommes du Pouvoir. Ils se tiennent tous la main, en foulant les arts sous les pieds.
– Oui, je le sens, dit Stello, pâle et agité, mais quelle en est donc la cause impérissable?
– Leur sentiment est l'envie, dit l'inflexible Docteur, leur idée (prétexte indestructible!) est L'INUTILITE DES ARTS A L'ETAT SOCIAL.
"La pantomime de tous, en face du Poète, est un sourire protecteur et dédaigneux; mais tous sentent au fond du coeur quelque chose, comme la présence d'un Dieu supérieur.
Et en cela ils sont encore bien au-dessus des hommes vulgaires qui, ne sentant qu'à demi cette supériorité, éprouvent seulement près des Poètes cette gêne que leur causerait aussi le voisinage d'une grande passion qu'ils ne comprendraient pas. Ils ont la gêne que sentirait un fat ou un froid pédant, transporté subitement à côté de Paul au moment du départ de Virginie; de Werther au moment où il va saisir ses pistolets; à côté de Roméo quand il vient de boire le poison; de Desgrieux quand il suit pieds nus la charrette des filles perdues. Cet indifférent les croira fous indubitablement, mais il sentira pourtant quelque chose de grand et de respectable dans ces hommes voués à une émotion profonde, et il se taira en s'éloignant, se croyant supérieur à eux, parce qu'il n'est pas ému.
– Juste! ô juste! dit Stello dans sa poitrine et s'enfonçant de plus en plus dans son fauteuil, comme pour se dérober au son de voix dur et puissant qui le poursuivait.
– Pour en revenir à Platon, il y avait aussi rivalité de divinité entre Homère et lui. Une jalouse humeur animait cet esprit vaste et justement immortel, mais positif comme tous ceux qui n'appuient leur domination intellectuelle que sur le développement infini du Jugement et repoussent l'Imagination.
Sa conviction était profonde, parce qu'il la puisait dans le sentiment des facultés de son être, auxquelles chacun veut toujours mesurer les autres. Platon avait un esprit exact, géométrique et raisonneur, tel que depuis l'eut Pascal, et tous deux repoussèrent durement la Poésie, qu'ils ne sentaient pas. Mais je ne poursuis que Platon, parce qu'il ne sort pas de notre sujet de conversation, ayant eu de gigantesques prétentions de législateur et d'homme d'Etat.
Je crois me souvenir, monsieur, qu'il dit à peu près ceci:
La faculté qui juge tout selon la mesure et le calcul est ce qu'il y a de plus excellent dans l'âme; donc, l'autre faculté qui lui est opposée est une des choses les plus frivoles qui soient en nous."
Et cet honnête homme part de là pour traiter Homère du haut en bas; il le met sur la sellette, et lui dit d'un air de rhéteur, vers le livre sixième de sa République:
"Mon cher Homère, s'il n'est pas vrai que vous soyez un ouvrier éloigné de trois degrés de la vérité, incapable de faire autre chose que des fantômes de vertu (car il tient à ses fantômes); si vous êtes un ouvrier du second ordre, capable de connaître ce qui peut rendre meilleurs ou pires les Etats et les particuliers, dites-nous quelle ville vous doit la réforme de son gouvernement, comme Lacédémone en est redevable à Lycurgue, l'Italie et la Sicile à Charondas, Athènes à Solon? Quelle guerre avez-vous conduite ou conseillée? Quelle utile découverte, quelle invention bonne à la perfection des arts ou aux besoins de la vie ont signalé votre nom?»