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Les consultations du docteur Noir

Электронная книга - «Les consultations du docteur Noir». Краткое содержание книги:

C'est un entretien entre le poète Stello et le docteur Noir, qui lui enseigne que le poète est condamné par la société.
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– La vie serait encore trop belle, dit paisiblement le Docteur, si les hommes politiques de tous les partis étaient les seuls ennemis de l'enthousiasme et des épanchements dévoués de l'âme. Mais l'avez-vous pu croire? Avez-vous pensé qu'il fallût tant de choses à la Multitude sans nom dont nous avons déjà parlé, en passant? Avez-vous cru que son Ostracisme perpétuel n'écrivît sur ses coquilles que les noms des Poètes, des grands écrivains et des artistes immortels? Ah! qu'il lui faut moins que cela!»

En ce moment, un double accident attirait son attention et se passait sous les yeux des deux inséparables ennemis. Un homme marchait devant une colonne de la multitude, le pied lui manqua, elle passa sur lui et le foula sous ses talons; un autre homme voulut remonter le torrent, il arriva, en fendant la presse, jusqu'au milieu de la rue, mais le pied lui manqua, il tomba; la foule passa sur lui et mit ses talons sur sa tête. Tous deux avaient disparu en deux minutes.

Le noir Docteur sourit avec amertume et regarda la foule rouler encore dans l'ombre:

"Voyez ces aveugles, dit-il, ils ont bien l'instinct vague de leur chemin, mais ils écrasent sans pitié l'homme qui les devance et l'homme qui remonte leur courant.

– Eh! qu'importe, dit Stello, si le bien est accompli, que l'on soit ou non foulé aux pieds?»

Comme il parlait, on entendit un léger soupir dans l'intérieur de la chambre qu'ils avaient tous deux quittée. Stello se retourna et vit une jeune religieuse qui attendait debout, à la porte d'entrée. Ses deux bras étaient croisés sur la ceinture de sa robe bleue et au-dessus de tous ses chapelets à tête de mort. Elle penchait la tête de côté, avec un air placide et résigné. Lorsqu'elle vit qu'on s'était aperçu de son entrée, elle sourit, et salua en s'inclinant, comme un homme; mais elle ne leva pas les yeux une fois sur l'un ni l'autre, ses cils noirs ne cessèrent d'ombrager les joues les plus pâles du monde, et sa révérence banale n'était adressée à personne en apparence. Sa taille assez élégante était surchargée de vêtements et comme emmaillotée dans les pesants habits de l'ordre, et un oeil attentif eût aisément deviné des formes hardies, fermes et saines sous les plis raides de la bure et de la flanelle grossière, lourde et d'odeur tiède et maladive.

"Les médecins du corps ont-ils tout à fait abandonné ce jeune homme?» dit le Docteur Noir d'une voix ferme et sonore.

La religieuse ouvrit les bras sans parler comme pour dire:»Hélas! oui!» laissa retomber ensuite le long de son tablier ses mains découragées et se mit à rouler humblement son chapelet sur le bout des doigts.

"C'est donc mon tour et je vais continuer sa guérison", dit celui qui ne s'était voué qu'à la cure des âmes; et prenant Stello par la main:»Venez, vous êtes seul aujourd'hui. Or les Poètes fuient leur maison, tantôt parce qu'elle est vide, tantôt parce qu'elle est pleine. Venez donc lui rendre ce précieux dépôt que vous ne vouliez pas me confier à moi-même, et hâtons-nous."

Stello mit sous son bras une petite cassette de fer et la cacha soigneusement.

"Venez, poursuivit le Docteur, car je vois si mauvaise cette Destinée, que l'une de vos idées mise en action ne la pouvait faire pire. Venez, je serais trop rude à ce jeune homme si vous n'étiez là, et j'achèverais par trop vite l'oeuvre des médecins qui se sont attachés en vain à une enveloppe vigoureuse en apparence, mais en réalité fort avariée. Vous seul pouvez supporter, sans être entamé, les coups que je donne involontairement, et, comme vous l'avez dit, l'enclume solide chasse violemment le marteau que je laisse tomber sur vous sans relâche, et le lance quelquefois jusqu'au ciel. Venez et sortez de vous-même. Oubliez le Poète, ou plutôt soyez-le véritablement, par le coeur, en venant consoler votre ami et le sauver, si nous pouvons, de tout ce qu'il a de combats intérieurs qui le dévorent. Si je le rencontre, je le maltraiterai le moins possible, et si je ne le guéris, je vous aurai du moins montré sur le terrain, et dans son application soudaine, l'une de ces longues idées que vous savez si bien tendre, messieurs, comme des fils d'araignée et sur lesquels ne se pourraient soutenir que des êtres aussi diaphanes, aussi éthérés, aussi souples et aussi puissants que les rêves de vos nuits, c'est-à-dire des Demi-dieux.

– Qui me dira jamais dit Stello en s'enveloppant d'un long manteau, pourquoi le Poète et le Philosophe doivent être condamnés à tout penser et à ne rien faire, et pourquoi d'âge en âge on doit voir l'inspiration et la théorie passer, comme deux nuages, au-dessus du monde et tourner sans cesse autour du globe, chassés par tous les vents, de terres en terres, sans rien laisser tomber que des rosées bientôt sèches ou des pluies peu fécondes, et sans jamais voir leurs moissons? Nuages sombres où brillent quelques éclairs magnifiques mais sans chaleur, nuages orageux et menaçants, toujours admirés mais trop redoutés de la terre, exilés par elle et retenus à la cime de ses montagnes, autour du front des Prophètes et des pieds de Dieu!

– Vos pieds sont sur le haut de notre escalier, dit le noir Docteur en lui prenant la main. La soeur grise est déjà tout en bas, bien avant nous; et les massifs rassemblements des hommes bruissent à notre porte; la voilà qui s'ouvre, et le mugissement des voix entre dans les échos de la maison comme celui des vagues dont l'écluse est ouverte. Il ne s'agit plus de rêver, mais de voir et d'entendre avec moi. La race errante et incertaine, que vous croyez souffrante, que tout le monde veut conduire et sur laquelle chacun veut opérer, est là qui passe devant notre porte. Descendez."

Chapitre II. Les livres

Les figures parisiennes passaient, en effet, sous les flammes rougeâtres des lampions et des réverbères. Elle se teignaient de cette lueur, et comme la nuit était très sombre et dérobait entièrement les corps à la vue, les deux observateurs crurent voir s'écouler mille milliers de têtes flottantes et ballottées sur les vagues d'une grande mer. Sur ces figures énergiques mais usées, vives mais pâlies, la Tristesse et l'Insomnie, la Sagacité, la Défiance et la Ruse se lisaient au premier regard. Chaque front portait quelque empreinte de ce découragement remuant d'une population sans joie et sans mélancolie, vigoureuse d'action, incertaine de ses vouloirs, abreuvée et soûlée d'idées et d'émotions, jusqu'à en perdre le goût et jusqu'à ne plus sentir poison ni contre-poison.

Comme tous s'en allaient au plaisir lentement et tristement! Comme ils attendaient et désiraient quelque spectacle avec lequel ils pussent engager ce défi secret:»Pourras-tu m'émouvoir? pourras-tu m'attendrir, m'effrayer ou m'enchanter?» Les yeux dévorants regardaient à vide et flamboyaient sur des joues dévorées. De temps en temps des jeunes gens fatigués passaient vite et renversaient ce qui était devant eux, sans savoir pourquoi ils faisaient cela. Ils se mettaient à courir en se tenant six de front, jetaient des cris sauvages dont ils ignoraient eux-mêmes le sens, puis s'arrêtaient et se regardaient entre eux, étonnés de n'être pas gais après des cris si joyeux. Abattus tout d'un coup, ils suivaient, la tête basse, le flot des autres têtes et ne parlaient plus. Des hommes, forts et larges d'épaules, arrivaient au milieu de tout cela et se faisaient place par leur propre masse. Ils élevaient au-dessus des têtes des fronts chauves et des bras robustes, et agitaient leurs chapeaux en signe de fête et d'allégresse coutumière qui semblait une menace à quelqu'un ou quelque chose. Ensuite l'ennui les prenait et ils regardaient autour d'eux, d'un oeil stupide et endormi. Les femmes enveloppaient leurs enfants dans leurs tabliers et se consolaient de la joie publique par leurs caresses secrètes; elles promettaient à ces pauvres petits affligés un repos prochain ou cherchaient à leur faire trouver beaux les feux grossiers et les noires fumées des lampions, dont l'odeur faisait pleurer et reculer ces malheureux à demi assoupis. Au milieu de tous, se parlaient à voix basse des hommes graves, dont les regards ne savaient où se prendre et qui cherchaient où se réfugier, forcés de descendre avec le courant. Mais lorsque les deux inséparables parvinrent aux bords de la rivière, ce fut là qu'ils trouvèrent la joie franche et qu'en s'approchant, il leur fut facile de démêler la cause des rires âcres, rudes, convulsifs, inextinguibles qu'ils entendirent. Des enfants et des femmes tiraient de l'eau des livres déchirés et des manuscrits souillés et mutilés par la fange, le plâtre et le sable. Des hommes à qui ils les passaient les rejetaient par plaisir au milieu du fleuve, et quand on voyait, dans la nuit, ces livres faire jaillir une petite lueur et s'engloutir, c'étaient de grands cris de joie. L'un de ces hommes, vêtu d'une blouse grisâtre, y mettait plus d'ardeur que les autres et jouait ce jeu avec une sorte de haine sérieuse et réfléchie dont les deux observateurs s'étonnèrent. Ils s'approchèrent et le contemplèrent. Il était petit, musculeux, mais pâle et maigre et roulant autour de lui des yeux défiants sous des tempes creusées. Trois jeunes garçons se jouaient avec des torches, à côté de lui, et s'amusaient à faire sécher des gravures coloriées et des dessins inconnus, que l'homme à la blouse poussait ensuite du pied et faisait glisser dans la boue jusqu'à la rivière.

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