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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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Soudain, il s’arrêta, se précipita à la fenêtre : une douzaine de noceux, qui défilaient dans les rues pendant que l’on desservait et que se mitonnait le gueuleton du soir, passaient devant la maison. « Encore un malheureux ! » murmura Papa. Six filles, la poupe en avant, donnant du genou dans la robe longue, et six garçons, coiffés de frais sous la casquette penchée, ratissaient la chaussée de leurs vingt-quatre jambes. Une fille lança : Nous n’irons plus au bois… Mais personne ne suivit. Chacun chantait pour soi. Une autre essaya La Marseillaise… Ma mère n’était pas là, ça se sentait, pour emmener le chœur, qui s’éloigna, torturant d’autres scies.

L’intermède n’avait pas déridé Papa. Au contraire. Tandis que j’ourlais des torchons, il se campa devant ce portrait que j’avais retiré de la poubelle. Une phrase tomba, incomplète :

— Si ce type avait quelque chose dans le ventre, il se manifesterait, il ne laisserait pas…

Deux secousses au cartel électrique, et une autre phrase tâta le silence :

— Qu’est-ce que je t’avais dit ? On se fait pocher l’œil et hop ! chez Clobe.

Et mon père se retourna, marcha sur moi, arrachant son passe-montagne.

— Un mariage, Céline ! Mauvais, mauvais… Qu’en dis-tu ?

Je commençais à m’inquiéter. Il ne me laissa pas le temps de poser mes lèvres sur cette tempe affreuse dont l’artère devait cogner si fort. Il n’attendit même pas ma réponse — inutile. La pièce était devenue trop petite pour son agitation : il s’en alla ricocher d’un bout à l’autre du couloir qui à son tour devint, très vite, insuffisant. J’entendis s’ouvrir la porte du fond : Papa s’enfonça dans le jardin, commença une longue navette sur la petite allée de ciment que martelaient ses pas. Que faisait donc mon aiguille ? Une nuit basse comme le jour qu’elle remplaçait envahissait la pièce. Je me disais : « Lève-toi, rejoins-le, trouve les mots qui conviennent. » Mais ma langue, à moi aussi, s’embarrassait : depuis que je me faisais un devoir de ne jamais interroger les miens, l’art de la question qui délivre comme un coup de scalpel me devenait étranger. Fille silencieuse d’un silencieux, je ne savais pas combattre avec des phrases. Que pouvaient-elles d’ailleurs contre ce qui menaçait ? Dans l’ombre, je ne voyais plus que le reflet d’une casserole d’aluminium pendu à son clou et je n’avais pas envie d’allumer, comme je n’avais pas envie de savoir. Il était bien suffisant de subir cette idée qui commençait à luire, comme la casserole, et dont je ne me débarrasserais pas en fermant les yeux… Là-bas, les talons de mon père sonnaient toujours sur le ciment de l’allée : de plus en plus fort, semblait-il. Allons, ce n’était pas assez ! Il fallait que mon père fît pendant à ma mère, qu’ils fussent égaux et que mon choix, s’il y avait eu choix, fût aussitôt réprouvé. Je me soulevai, écartant les bras comme pour me dépêtrer de tous ces fils qui reliaient brusquement ces détails, ces phrases dont je n’avais pas tenu compte. J’allai me poster sous la gouttière, près du tonneau plein d’eau croupie, d’une eau lasse d’être de l’eau comme j’étais lasse d’être Céline. Il marchait au milieu du jardin. Il remontait. Il arrivait en sifflotant.

— Papa !

Je l’appelai, vainement, cinq ou six fois. Il ne me voyait pas, il ne m’entendait pas, et ceci n’était pas une feinte comme celle de ma mère qui affectait de ne plus voir, de ne plus entendre son mari. Il était vraiment sourd et aveugle à tout ce qui ne se passait pas en lui. Il ne tourna pas autour de moi, il me bouscula, fit volte-face et repartit. La nuit l’absorba, où quatre-vingt-huit fois résonnèrent ses talons dont le bruit allait s’affaiblissant. Puis quatre-vingt-huit pas le ramenèrent des ruchers aux abords de la maison, cet automate, cet étranger qui habitait mon père.

— Papa !

Manœuvre enveloppante. Je m’étais avancée, bien décidée à ne pas me laisser expédier dans les choux de Bruxelles ou les mâches, je m’accrochais à lui des deux bras, regrettant de ne pas en voir dix, vingt, comme les dieux hindous, pour l’immobiliser. Il m’entraînait, agrippée à son cou, il me secouait, il essayait vainement de me détacher, et cet effort même l’arrachait à son obsession. « Eh bien ! Quoi ? » grogna-t-il en s’arrêtant. Mes pieds touchèrent le sol. Ma main gauche aussitôt en profita pour glisser sur son crâne. Fallait-il qu’il fût tourmenté ! Il n’avait pas pensé à remettre son passe-montagne. Il n’y pensait toujours pas. Il fallut que, fouillant ses poches, je retrouve la loque noire et l’en recoiffe. Il protesta, d’une voix trouble :

— Tu ne pouvais donc pas me laisser réfléchir tranquille.

Mais il me suivit, il consentit à retourner dans la salle, à s’installer à califourchon sur une chaise. Je l’en délogeai vingt fois pour l’envoyer au charbon, à l’eau, pour lui faire déboucher une bouteille, pour lui imposer de petites corvées, pour l’occuper à tout prix. Mais je ne pouvais déloger ce qui était dans sa tête. Il faisait semblant d’écouter ce que je babillais (autre manière de l’occuper), il souriait quand je le regardais, mais, dès qu’il ne se croyait plus observé, son visage redevenait tendu. Dur. Disons le mot : méchant. Moi-même, je me fatiguais, je me résignais : plus rien à dire, plus rien à lui faire faire. Comment l’empêcher de se figer dans ce silence, cette immobilité, qu’il fallait sans cesse briser et qui reprenaient sans cesse comme la glace des abreuvoirs dans les hivers très froids ? Le dîner, au seul chant des fourchettes scandant un pauvre appétit, fut une véritable épreuve. Aussitôt après, refusant le fromage, il me quitta comme je le craignais, avec une sorte de hâte et de nerveuses explications :

— Non, je ne t’emmène pas, il ne s’agit pas d’une simple tournée, je ne rentrerai pas avant l’aube. Il faudra faire très attention, cette nuit.

*

Très attention, oui. J’en étais aussi persuadée. Si persuadée que je négligeai la vaisselle. Mes souliers, mon manteau, vite ! Toute seule comme une vraie chouette, forçant mon courage, je me jetai dans la nuit.

XXVII

Ni pluie, ni vent, ni gel, mais la vraie nuit d’hiver de chez nous, épaisse, humide, où se confondent l’empire noir des haies aux racines boueuses et l’empire gris des nuages tombés à la pointe des peupliers. Jouons-nous aux suiveurs suivis ? Derrière moi, Julienne, se glissant hors de chez elle, s’est avancée jusqu’au bout de la rue. Puis je suis tombée sur le docteur Clobe qui rasait les murs. Plus loin encore, à trente mètres de la maison Dernoux, était planté Lamorne, en civil. Mais lui au moins ne se cachait pas et surveillait très ostensiblement la grande tente-dancing, louée à Segré, d’où s’échappaient par cent fissures des flots de lumière et de musique. Ce monument de toile, avec son parquet démontable et ses tréteaux, pourrait flamber en cinq minutes, c’est sûr, mais la présence du brigadier ne faisait pas mon affaire : impossible de me glisser devant lui sous les cordes, d’aller coller mon œil à quelque interstice pour voir avec qui danse ma mère, impossible de prospecter les alentours pour dénicher les embusqués. Je ne pouvais plus que filer. Presque aussitôt, du reste, un : « Bonsoir, monsieur le maire » m’a fait hâter le pas pour me mettre à l’abri de toute invite et quand, à distance suffisante, je me suis retournée, ce sont trois ombres que j’ai pu surprendre : celle du brigadier, toujours immobile, celle de M. Heaume, qui s’enfonçait vers le bas bourg, et une troisième, probablement celle du docteur Clobe, qui lui emboîtait le pas. La noce s’amuse, le village dort, mais la tente Dernoux que secouent de pesants quadrilles semble servir d’affût. Si l’inquiétude générale s’est lassée, les responsables restent anxieux. Il faudra faire très attention, cette nuit… Papa n’est pas le seul de son avis.

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