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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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— Faudrait savoir ce que tu veux ! dit Julienne, les dents serrées.

Le rouleau frappe une seconde fois, puis une troisième. Maman ne dit plus rien, elle se recroqueville, se couvre les seins du bras gauche et le visage du bras droit. À chaque coup, elle gémit et, s’il est vraiment trop fort, elle gronde à bouche fermée comme les chats qui n’osent pas cracher. Julienne retient un peu son bras, mais bientôt elle y reprend goût et frappe, frappe de bon cœur. Je gagerais qu’elle repère les endroits sensibles, un instant découverts : le coude, les côtes, la clavicule… Ses yeux luisent, sa bouche est tirée par une intense expression de plaisir. Assouvir toute l’amitié que tu as pour ma mère en lui rendant ce curieux service, quelle occasion, Julienne ! Je pousse l’aiguille au hasard, hors la maille ou dedans, à l’endroit ou à l’envers, je n’y suis plus, je ne sais plus. Mais non, non, je ne vois rien, je ne bougerai pas, je n’interviendrai pas : il y a eu l’échelle et, même si l’échelle est tombée toute seule, il y a ceci. Jamais il n’a été plus vrai qu’on peut être puni par où l’on a péché. Qu’elle le soit, puisqu’elle le veut, et tant pis si je suis aussi meurtrie qu’elle, aussi châtiée, aussi douloureuse de partout ! Justice ! Il faut qu’elle paie l’intention même de ce simulacre — qui sera, je le jure, inutile ! Mais si justice il y a, qu’elle soit complète ! Que ce bon rouleau de buis fasse boomerang et revienne sur toi, ma Julienne, pour écraser ton sourire, pour l’aplatir comme une pâte feuilletée !

Hourra ! Mon souhait qui s’exauce ! Touchée au petit-juif, ma mère pousse un cri et s’efface. Le coup suivant la manque et, emporté par l’élan, vient claquer sec sur la rotule de Julienne qui lâche tout, qui se prend le genou à deux mains et se met à sauter sur un pied en poussant des aïe ! et des ouille ! Elle s’arrête enfin, clopine jusqu’à la première chaise et, au jugé, sans raison apparente, me jette, furieuse :

— Tu es contente, hein ?

— Moins que toi tout à l’heure !

Erreur de tir. Il ne fallait pas répondre : en principe, je n’ai rien vu, rien entendu. Mais allez donc arrêter votre langue quand elle a envie de se transformer en dard ! Julienne délaisse sa rotule, qu’elle massait tendrement, et se retrouve sur ses pieds. Elle fonce sur moi et, flic et flac, une à gauche, une à droite, à la volée, voilà Céline giflée. J’en reste abasourdie, assise pour l’éternité. L’œil sec, mais les joues flambantes et la main brandissant comme de faibles poignards mes aiguilles à tricoter. Dans son coin, là-bas, où elle se tassait, geignante, ma mère s’est relevée. Elle a le regard vague et papillotant des gens qui commencent à comprendre. Soudain, elle secoue sa crinière comme le lion qui charge et se lance sur Julienne.

— Je ne t’ai pas dit de frapper ma fille !

— Et si ça me plaît, à moi !

Lâchez la bête, elle ne s’arrêtera plus. Il en est du sang comme du reste : quand il bout, il bouscule son couvercle et, même si l’on coupe le feu, il met du temps à refroidir. La situation devient d’une haute stupidité, d’un effrayant comique. Ces excellentes amies se battent pour de bon. Ramassé, le rouleau lutte contre la balayette — que ma mère a saisie — et d’un revers la brise. Un autre revers — à bout de course, heureusement — atteint cette ravissante petite oreille dont Mme Colu est si fière et la transforme presque instantanément en une chose violette qui saigne peu, mais gonfle à vue d’œil. « Laisse, Céline ! » crie Maman, qui me voit debout, frémissante, le tisonnier en main. Au vol, elle a saisi le rouleau et se pousse en avant avec une telle fureur que Julienne prend peur et tourne les talons.

— Bon débarras !

Nous l’avons crié ensemble. On est l’une contre l’autre et on s’aime, nous deux. On s’aime un instant comme si nous étions vraiment deux femmes seules, comme si cette mère, très mère, ne détestait pas ce père que j’aime autant qu’elle. Ni larmes, ni baisers : sauf exception, les effusions faciles ne sont pas notre genre. Mais quelle complicité dans le regard ! Sans mots également, car ce n’est pas nécessaire, d’elle à moi, en quelques secondes, tout passe. Elle dit, sa paupière qui cille : « Si tu voulais, Céline, comme tout serait simple ! Je ne serais pas obligée d’en arriver là. Seule, je ne peux pas avoir raison de ton père, qui s’appuie sur toi pour m’imposer son odieuse présence. Choisis-moi, choisis-moi… » Et mes yeux vairons, mes yeux qui comme mon cœur sont divisés, répondent : « Je ne peux pas ! L’oiseau a besoin de ses deux ailes ou il n’est plus un oiseau. J’ai besoin de vous deux pour être Céline. » Et c’est pourquoi notre chaleur s’épuise… Maman se détourne lentement et marche vers la glace, où elle contemple son oreille qui se boursoufle de plus en plus et devient le classique « chou-fleur » des bagarres.

— Pour une réussite, murmure-t-elle, c’est une réussite.

La douleur commence à lui chiffonner le visage. Elle s’en va, tenant son coude abîmé et la tête penchée du côté de l’oreille blessée. Elle s’en va vers le couloir, vers le téléphone. À la porte, elle s’arrête et dit d’une voix lasse :

— J’appelle Clobe. Contredis-moi si tu en as envie. Comme ça, je me serais fait amocher pour rien.

XXV

Clobe est là, derrière la porte de la chambre où je n’ai pas voulu entrer avec lui. Il y a plus de deux heures qu’on lui a téléphoné, mais il était absent. Dans un sens, Maman — qui est maintenant tout à fait rompue et qui s’est allongée — ne peut que s’en réjouir : les bleus ont eu le temps de sortir, de lui fleurir le corps. Du côté de l’oreille atteinte, l’œil est déjà tout noir. Clobe répète :

— Eh bien ! Qui est-ce qui a pu t’arranger comme ça ?

Impossible d’entendre les réponses que ma mère chuchote. Hésiterait-elle ? Ou, au contraire, entend-elle se faire arracher le nom du coupable ? Pour le moment, je l’avoue, ce n’est pas tellement cela qui m’effraie. Mon tricot sur les genoux pour me donner une contenance — mais je n’arrive plus à boucler une maille, — je regarde la grande aiguille du cartel qui approche de midi. Pourvu que Papa ne soit pas en avance, pourvu qu’il ne rentre pas avant le quart ! La scène prévue sera bien assez pénible sans lui.

Moins huit. Je n’entends plus rien derrière la cloison. Moins quatre. Julienne ouvre sa fenêtre et observe longuement la 4 CV du docteur rangée contre notre grille. Moins deux. Une légère discussion s’élève dans la chambre. Puis la porte s’ouvre, et Clobe entre, lâchant dans la pièce le reste d’une phrase qu’il a commencée dans l’autre :

— … et tu m’épates, je le croyais inoffensif ! Il est vrai que tu lui as donné quelques petits sujets de mécontentement.

Depuis trente ans qu’il exerce dans le coin, Clobe peut se permettre beaucoup de choses : il m’a fait naître et il a connu ma mère gamine, au Louroux. Il vient jusqu’à moi, me pose une main sur la tête. Sur cette tête qui s’emmanche au bout d’un cou tout raide. Il dit, affectueux et patelin :

— Tu étais là, Céline, quand ça s’est passé ?

— Oui.

La main s’en va. Ce oui vient de m’échapper : à cause du coude, de l’oreille, de cette torture inutile. Mais déjà je m’excuse et je me défends : je n’ai pas menti, je n’ai pas accusé Papa, j’ai seulement dit que j’étais là, et c’est la vérité. Si Clobe ne me demande rien d’autre, je n’aurai choisi ni trahi personne. Or, miracle ! Clobe ne me demande justement rien d’autre. Il contemple le rouleau, le balai brisé, le tisonnier. Il murmure :

— Quelle panoplie !

Enfin il ramasse le rouleau et, lissant le buis où il n’y a pas trace de farine, lance à ma mère :

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