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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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— Optimiste, monsieur Ralingue ! dit Calivelle.

— Ce n’est pas impossible, dit le vétérinaire. Un ou plusieurs incendies normaux ont pu exciter un malade qui en a allumé d’autres. Les gosses sont achevé l’embrouillamini en jouant au feu.

— Et, moi, je vous dis qu’il y a un salaud qui rigole bien en ce moment.

Papa vient d’éclater. Son indignation le violente si fort qu’il remonte sur son vélo, pour s’échapper du groupe. Il gronde :

— Un salaud ! Viens, Céline. Un salaud qui laisse accuser des mômes.

Et il broie les pédales à coups de talons.

XXIV

Un jour de plus. Une maille de plus. Je tricote dans le gris. Il est temps : l’hiver s’installe, et mon vieux pull aurait besoin d’un remplaçant. Comme je suis bonne fille, je veux bien admettre que ce soit de ma faute, mais, tout de même, s’ils m’occupaient moins tous les deux… Une maille à l’endroit. Une maille à l’envers. Repartons en contrariant pour obtenir l’aspect grenu du point de riz. Par où diable a-t-il pu rentrer cette nuit ? J’en suis sûre, la clef était dans la serrure. Comme tous les soirs où elle ne sort pas (et où je ne suis pas moi-même sortie avec mon père ou avec M. Heaume), elle a fermé à double tour en laissant la clef dans la serrure. Pour une fois, j’ai oublié de la retirer, de la mettre au clou afin que Papa puisse se servir de la sienne. Pourtant, ce matin, il était là, il est sorti de son lit, de sa chambre, sans un reproche ni même une remarque dans la bouche. Certes, il avait l’air sombre, le regard sévère, mais cet air et ce regard ne le quittent plus depuis l’arrestation des gosses, qu’il n’a pas digérée et dont il fait, je ne sais pourquoi, une affaire personnelle. Il s’est contenté de me regarder avec une insistance particulière qui voulait peut-être dire : « Alors, tu me lâches ? » Puis il s’est lancé dans une véritable plaidoirie en faveur de ses protégés :

— Tu sais, j’ai rencontré M. Heaume cette nuit. Il avait vu le juge, qui est venu secrètement, hier soir, interroger les gosses. Hippo avoue qu’il a chipé mille francs dans une liasse glissée par sa mère sous une pile de draps. Il a profité de ce qu’elle l’avait emmené en carriole au marché de Segré pour acheter ses feux de Bengale et le soir même il s’est glissé dans l’église par l’imposte de la sacristie… C’est tout ! Il ne reconnaît rien d’autre. Mais voilà ! Le juge s’excite sur une déclaration de ce petit imbécile de Bézanet : « Hippo m’a dit qu’il avait fait bien mieux. » Hippo s’est vanté, pardi ! Ce n’est pas malin à comprendre ! Quel est le gosse qui n’aime pas bluffer auprès des petits copains ?

Un point à l’envers, un point à l’envers… Je m’embrouille. Détricotons tout le rang… Papa a continué sur ce ton pendant une demi-heure, et son café était complètement froid quand il l’a bu, d’un trait, juste avait de partir. D’ordinaire, il faut lui arracher ses mots, à ce silencieux, et il a pour vous confier ses préoccupations le même enthousiasme que d’autres pour confier leur argent. Éloquence insolite ! Et qui me paraît un peu excessive, car, après tout, l’attitude de la justice en cette histoire semble extrêmement prudente, et les trois enfants sont simplement consignés chez eux. À une raclée près, il ne leur est rien arrivé de si fâcheux…

Un point à l’endroit. Le chat rôde autour de la cage des serins, qui s’affolent, palpitant d’une aile jaune et faisant sauter leur mil. Maman lui allonge un coup de pied. Elle aussi rôde autour de moi depuis ce matin et ne se décide pas à me dire ce qu’elle voudrait me dire. Elle guillotine les carottes, énuclée rageusement les pommes de terre, laisse tomber des épluchures d’une épaisseur inadmissible, sale à la poignée. Enfin la voici qui saute à la fenêtre :

— Julienne !

*

Portillon qui bat. Porte qui claque. La Troche accourt en débitant des « Qu’est-ce qu’il y a ? » Sans lever le nez — ne lui faisons pas cet honneur, — je vois s’avancer ses chaussons rouges à pompons noirs qui claquent sur le carreau et laissent voir des talons jaunes. Tiens ! Je n’avais pas remarqué qu’elle avait du poil sur les tibias. Tricotons. Nous allons avoir droit à la nième séance. Maman commence à crier :

— Écoute, là, vraiment, j’en ai assez, assez ! J’ai réfléchi, je crois que tu as raison : il nous faut un bon constat. Prends le tisonnier, je n’ai pas le courage…

Pause. Je tricote, mais je sens bien les quatre prunelles posées sur moi. Nous avons déjà entendu parler de cela : « Qu’est-ce que tu attends ? Puisqu’il ne te touche pas, prends la balayette et marque-toi bien. Tu diras que c’est lui. » On doit compter sur mon habituel silence : « Cette petite ne trahira pas, puisqu’elle ne veut nous perdre ni l’un ni l’autre et qu’en parlant elle me perdrait, moi », voilà ce qu’on pense. Et peut-être bien même : « En pareil cas, son silence sera plutôt un témoignage à charge. Qui fait la bouche cousue rend l’accusé suspect. » Dans un sens, l’admirable confiance que mon père ou ma mère ont eu ma discrétion n’est pas sans m’honorer, mais la façon dont elle et lui — surtout elle — essaient d’en abuser m’incite vivement à trouver une forme de neutralité active : une neutralité qui déjoue les plans des deux adversaires. Tricotons. Ne disons rien. Soulevons un peu les cils. Julienne touche le tisonnier sans le saisir. Elle n’a pas l’air du tout emballée : les conseilleurs n’aiment guère se transformer en payeurs.

— Mais tu as, demain soir, la noce Dernoux, dit-elle.

— Tant pis !

Pourtant ma mère elle-même manque d’enthousiasme et cherche à s’échauffer :

— Ça ou ça, dit-elle, ou encore ça.

Elle fouille le placard et le buffet. Le rouleau à pâte, puis la balayette rejoignent le tisonnier sur la table. Julienne saisit le rouleau, mollement, mais dérive vers la commode, où trône toujours la photographie de mon père jeune.

— Je me demande, dit-elle, pourquoi tu gardes ce monsieur.

Excellente provocation. On me regarde, mais, comme je ne dis rien, on s’encourage, on s’excite. Maman rafle le cadre.

— C’est vrai, au fond… Au feu ! bonhomme, au feu !

Elle étend le bras vers le tisonnier, sans doute pour soulever les rondelles de la cuisinière. Mais Julienne la devance :

— Non, dit-elle, il serait capable de ne pas s’en apercevoir. Flanque-le à la poubelle : c’est lui qui la vide…

Maman reste un instant bouche bée : retrouve-t-elle cette jalousie spéciale de la haine devant une autre haine qui a plus de génie qu’elle ? Cependant la voici qui se baisse et jette le cadre parmi les épluchures et les papiers gras — où il ne restera pas longtemps, je vous le garantis ! Mes doigts se recroquevillent dans mes bas, et je me sens soulevée par une vive protestation des reins. Non, reste assise, Céline. Tu ne vois rien. Tu es aveugle, comme ces aveugles qui ont des yeux si clairs et si profonds que leur cécité vous transperce, qu’on ne peut pas croire qu’ils ne voient pas. Julienne a pris un peu de recul et soulevé le rouleau. Un bout de langue passe sur ses lèvres : l’appétit vient. Comme ma mère se relève, le premier coup lui tombe sur l’épaule.

— Eh ! tu me fais mal ! proteste-t-elle en tournant la tête vers moi comme pour me demander assistance.

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