Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Si maîtresse d’elle-même qu’elle fût, Fausta ne put s’empêcher de jeter autour d’elle ce regard du noyé qui cherche à quelle branche il pourra se raccrocher.
«D’Espinosa sait tout… songea-t-elle. Comment? Par qui? Peu importe. Il se sera trouvé parmi les conjurés quelque traître qui, pour un titre, pour un peu d’or, n’a pas hésité à nous trahir tous. Je vais être arrêtée. Je suis perdue, irrémédiablement. Insensée! Je me suis jetée, tête baissée, dans le piège que me tendait ce prêtre, car je n’en puis douter, sa condescendance, la facilité avec laquelle il a acquiescé à mes conditions, tout cela n’était qu’un piège pour m’inspirer confiance et m’amener à me livrer moi-même. Que n’ai-je amené mes trois braves Français!… Du moins ne mourrais-je pas sans combat!»
Ces réflexions passèrent dans son esprit avec l’instantanéité d’un éclair, et cependant son visage demeurait toujours calme et souriant avec cette expression à demi étonnée qu’elle avait cru devoir prendre. Mais Fausta n’était pas qu’une terrible jouteuse, c’était aussi un beau joueur qui savait garder le même calme, le même sang-froid devant la partie gagnée comme devant la partie perdue. Et comme le roi soupçonneux se tournait vers elle, il disait:
– Vous avez entendu, madame? Parlez! Par le ciel, parlez! Expliquez-vous!
Elle redressa son front orgueilleux, et regardant d’Espinosa droit dans les yeux:
– Tout ce que dit M. le cardinal est l’expression de la pure vérité.
D’une voix dure, le roi demanda:
– Comment se fait-il que sachant cela, madame, vous n’ayez pas cru devoir nous aviser?
Fausta allait pousser la bravade au point qui pouvait lui être fatal. Déjà cette femme extraordinaire, dont le courage intrépide s’était manifesté en mainte circonstance critique, tourmentait la poignée de la mignonne dague qu’elle avait au côté; déjà son œil d’aigle avait mesuré la distance qui séparait le balcon du sol et combiné qu’un bond adroitement calculé pouvait la soustraire au danger d’une arrestation immédiate; déjà elle ouvrait la bouche pour la suprême bravade et ployait les jarrets pour le saut médité, lorsque le grand inquisiteur, d’une voix apaisée, déclara:
– J’en ai appelé au témoignage de la princesse, assuré que j’étais de l’entendre confirmer mes paroles. Mais je n’ai pas dit que je la suspectais, ni qu’elle fût mêlée en quoi que se soit à une entreprise folle, vouée à un échec certain (et il insista sur ces mots). Si la princesse n’a pas parlé, c’est qu’elle ne pouvait le faire sans forfaire à l’honneur. Au surplus elle n’ignorait apparemment pas que je savais tout et elle a dû penser, à juste raison, que je saurais faire mon devoir.
La parole qui devait consommer sa perte ne jaillit pas des lèvres de Fausta, ses jambes prêtes à bondir se détendirent lentement, sa main cessa de tourmenter le manche de la dague, et tandis qu’elle approuvait d’un signe de tête les paroles du grand inquisiteur, elle pensait:
«Pourquoi d’Espinosa me sauve-t-il? A-t-il simplement voulu me donner un avertissement? Peut-être. Est-ce confiance démesurée en sa force ou dédain pour ma personne? Il faut savoir. Je saurai.»
Apaisé par la déclaration du grand inquisiteur, qu’il ne pouvait suspecter, le roi daignait s’excuser en ces termes:
– Excusez ma vivacité, madame; mais ce que me dit M. le grand inquisiteur est si extraordinaire, si inconcevable, que je pouvais douter de tout et de tous.
Fausta se contenta d’agréer les excuses royales d’un signe de tête d’une souveraine indifférence.
D’Espinosa se montra de moins bonne composition. Il est vrai que le roi ne lui avait encore donné aucune satisfaction. Après avoir déchargé Fausta au moment où il paraissait vouloir l’accabler, il reprit d’une voix grondante:
– Et maintenant, sire, que je vous ai dévoilé la vérité, maintenant que je vous ai montré ce que complotent les braves gens sur le sort de qui il vous plaît de vous apitoyer, je vais, me conformant aux volontés du roi, annuler les ordres que j’ai donnés, leur laisser le champ libre, leur donner toutes les facilités pour l’exécution de leur forfait.
Et sans attendre de réponse, il se dirigea d’un pas rude et violent vers la sortie.
– Arrêtez, cardinal! cria le roi.
D’Espinosa attendait cet ordre; il était sûr que son maître le lancerait. Sans hâte, sans joie, sans triompher, il se retourna posément, avec un tact admirable, ne montrant ni trop de hâte ni trop de lenteur, et, très calme, comme toujours, comme si rien ne s’était passé, il revint se placer derrière le fauteuil du roi.
– Monsieur le cardinal, dit Philippe d’une voix assez forte pour que tout le monde l’entendît dans la loge, vous êtes un bon serviteur, et nous n’oublierons pas le signalé service que vous nous rendez en ce jour.
D’Espinosa s’inclina profondément. Il avait obtenu la réparation qu’il espérait.
– Faites commencer la joute de ce Torero tant réputé, ajouta le roi. Je suis curieux de voir si le drôle mérite la réputation qu’on lui fait en Andalousie.
X LE TRIOMPHE DU CHICO
Le Torero était sur la piste. Il tenait dans sa main gauche sa cape de satin rouge; dans sa main droite il tenait son épée de parade.
Cette cape était une cape spéciale, de dimensions très réduites. C’était, nous l’avons dit, le précurseur de ce qu’en langage tauromachique on appelle une muleta.
Quant à l’épée, dont, jusqu’à ce jour, il n’avait jamais fait usage, malgré les apparences, c’était une arme merveilleuse, flexible et résistante, sortie des ateliers d’un des meilleurs armuriers de Tolède, qui en comptait quelques-uns assez réputés, comme on sait.
Près de lui se tenaient ses deux aides et le nain Chico. Tous les quatre étaient près de la porte d’entrée, le Torero s’entretenant avec Pardaillan, lequel avait manifesté son intention d’assister à la course à cet endroit qui lui paraissait bien placé pour intervenir, le cas échéant.
Près de cette porte d’entrée, le couloir était encombré par une foule de gens qui paraissaient faire partie du personnel nombreux engagé pour la circonstance.
Ni Pardaillan ni le Torero ne prêtèrent la moindre attention à ceux qui se trouvaient là et qui, sans aucun doute, avaient le droit d’y être.
Le moment étant venu d’entrer en lice, le Torero serra la main du chevalier et il alla se placer au centre de la piste, face à la porte par où devait sortir le taureau dont il aurait à soutenir le choc. Ses deux aides et son page (le Chico), qui ne devaient plus le quitter à compter de cet instant, se placèrent derrière lui.
Dès qu’il fut en place, comme la bête pouvait être lâchée brusquement, tous ceux qui encombraient la lice s’empressèrent de lui laisser le champ libre en se dirigeant à toutes jambes vers les barrières, qu’ils se hâtèrent de franchir, sous les quolibets de la foule amusée. Cette fuite précipitée se renouvelait invariablement au début de chaque course, et chaque fois elle avait le don d’exciter la même hilarité, de déchaîner les mêmes grosses plaisanteries.
Les courtisans, habitués de longue date à lire sur le visage du roi et à modeler leurs impressions sur les siennes, n’étaient nullement gênés par sa présence. Il n’en était pas de même chez les bourgeois et les hommes du peuple.
Ceux-là, amateurs passionnés de ce genre de spectacle, aimaient à manifester bruyamment leurs impressions et ils le faisaient avec une exubérance et un sans-gêne qui paraîtraient excessifs aux plus enthousiastes et aux plus bruyants amateurs de nos jours. Sur ceux-là cette présence pesait lourdement et les privait du meilleur de leur plaisir: celui de le crier à tout venant.
Il ne s’agissait pas, en effet, de commettre un impair qui pouvait avoir les conséquences les plus fâcheuses. Les espions de l’Inquisition pullulaient parmi cette masse énorme de gens endimanchés. On le savait. Un éclat de rire, une réflexion, une approbation ou une désapprobation tombant dans l’oreille d’un de ces espions, considéré par lui comme attentatoire: il n’en fallait pas davantage pour attirer sur son auteur les pires calamités.