Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu’il fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui répondit, d’un ton affable et aimable, par un souhait semblable. Akim Akimytch et beaucoup d’autres qui avaient leurs oies et leurs cochons de lait, s’en furent précipitamment à la cuisine, après avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine. Quelques-uns cependant, – en petit nombre, – avaient réussi à visiter les cabaretiers. C’étaient les plus impatients. Tout le monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux qu’à l’ordinaire. On n’entendait ni les querelles, ni les injures habituelles. Chacun comprenait que c’était un grand jour, une grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il semblait qu’une sorte d’amitié existât entre eux. Je remarquerai en passant que les forçats n’ont presque jamais de liaisons à la maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était très-rare qu’un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports réciproques, à quelques rares exceptions près; c’était un ton adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée congelée s’élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m’avaient jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de la caserne militaire, la touloupe sur l’épaule, me rejoignit. Du milieu de la cour, il m’avait aperçu et me criait: «Alexandre Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté de la cuisine. Je m’arrêtai pour l’attendre. C’était un jeune gars au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le monde; il ne m’avait pas encore parlé depuis mon entrée à la maison de force, et n’avait fait jusqu’alors aucune attention à moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant bêtement, mais d’un air heureux.
– Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans toutefois entamer la conversation.
– Mais, comment donc?… c’est fête…, marmotta-t-il. Il comprit lui-même qu’il n’avait rien à me dire de plus, et me quitta pour se rendre précipitamment à la cuisine.
Je ferai la remarque qu’après cela nous ne nous rencontrâmes presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole jusqu’à ma sortie de prison.
Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les cuisiniers préparaient l’ordinaire du bagne, car le dîner devait avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n’avait encore mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le carême ne cessait qu’après son arrivée. Il ne faisait pas encore jour que l’on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte d’entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent, Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés, crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu’il n’y avait pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n’eût envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en avait d’opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de pain blanc de deux kopeks et deux changhi noirs à peine enduits de crème aigre: c’était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient de bonnes fêtes et emportaient l’aumône à la cuisine. Quand on avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre toutes les sections. Ce partage n’excitait ni querelles ni injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch, aidé d’un autre détenu, partageait entre les forçats de notre caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se manifestait; personne n’aurait eu l’idée d’une tromperie. Quand Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda religieusement à sa toilette et s’habilla d’un air solennel, en boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps. Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais c’étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore cela n’arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s’approcha de moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d’usage. Je l’invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en m’offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof accourut pour m’adresser ses compliments. Je crois qu’il avait déjà bu, et, bien qu’il fût tout essoufflé, il ne me dit pas grand’chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants et s’en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette caserne n’était pas construite comme les autres; les lits de camp étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la salle comme dans toutes les autres, si bien que c’était la seule dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement construite de cette façon afin qu’en cas de nécessité on put réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l’eau bénite. Il pria et chanta devant l’image, puis se tourna du côté des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu’il aspergea d’eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville; les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux pains frais encore tout chauds, qu’un invalide fut chargé de lui porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le même respect qu’ils l’avaient accueillie; presque tout de suite après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d’une livre de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et certes le beurre n’y avait pas été épargné. Le major reconduisit le commandant jusqu’à la porte et ordonna aux forçats de dîner. Ceux-ci s’efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On n’aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses lunettes, errant de droite et de gauche, comme s’il cherchait un désordre à réprimer, un coupable à punir.