Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
Le dimanche matin, je n’avais encore rien décidé; sitôt la messe entendue, je sortis en courant, j’enfilai ma capote et je me rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi j’allais chez l’Allemand et ce que je voulais dire, je n’en savais rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard; un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de l’ancien système, – encore gamin je m’en servais pour tirer, – il n’était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je pensais qu’ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des grossièretés, et qu’alors je tirerais mon pistolet pour les effrayer tous. J’arrive. Personne dans l’escalier, ils étaient tous dans l’arrière-boutique. Pas de domestique, l’unique servante était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le cœur me bat, je m’arrête et j’écoute: on parle allemand. J’enfonce d’un coup de pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon d’eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient assises sur le divan. En face d’elles l’Allemand s’étalait sur une chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet monté. De l’autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j’entrai, Louisa devint toute pâle. La tante se leva d’un bond et se rassit. L’Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en venant à ma rencontre:
– Que désirez-vous?
J’eusse perdu contenance, si la colère ne m’eût soutenu.
– Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de l’eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.
L’Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je m’assis.
– Voici de l’eau-de-vie; buvez, je vous prie.
– Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc. – Je me mettais toujours plus en colère.
– C’est de bonne eau-de-vie.
J’enrageai de voir qu’il me regardait de haut en bas. Le plus affreux, c’est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je lui dis:
– Or çà, l’Allemand, qu’as-tu donc à me dire des grossièretés? Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.
– Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat.
Alors je m’emportai.
– Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête avec ce pistolet?
Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme une feuille, tout blême.
L’Allemand s’étonna, mais il revint vite à lui.
– Je n’ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé, de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n’ai pas peur de vous du tout.
– Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n’ose pas remuer la tête de dessous le pistolet.
– Non, dit-il, vous n’oserez pas faire cela.
– Et pourquoi donc ne l’oserais-je pas?
– Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu’on vous punirait sévèrement.
Que le diable emporte cet imbécile d’Allemand! S’il ne m’avait pas poussé lui-même, il serait encore vivant.
– Ainsi tu crois que je n’oserai pas?…
– No-on!
– Je n’oserai pas?
– Vous n’oserez pas me faire…
– Eh bien! tiens! saucisse! – Je tire, et le voilà qui s’affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.
Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte.
J’arrive à la caserne, je m’allonge sur ma couchette et je me dis: «- On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre encore – on ne m’arrête pas. Vers le soir, je fus pris d’un tel chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je passai devant la maison de l’horloger. Il y avait là un tas de monde, la police… Je courus chez la vieille commère, je lui dis: «- Va appeler Louisa!» Je n’attendis qu’un instant, elle accourut aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant. – «C’est ma faute, me dit-elle, j’ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante, tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle avait eu tellement peur qu’elle en était malade et n’avait pas soufflé mot. La vieille n’avait dénoncé personne, au contraire, elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu’elle avait peur: «Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. – Personne ne nous a vus depuis», me dit Louisa. L’horloger avait renvoyé sa servante, car il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si elle avait su qu’il voulait se marier. Il n’y avait aucun ouvrier à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même le café et la collation. Quant au parent, comme il s’était tu toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et s’en était allé le premier. – «Pour sûr il se taira», ajouta Louisa. C’est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne m’arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour. Et comme elle s’était attachée à moi! Elle me disait en pleurant: «Si l’on t’exile, j’irai avec toi, je quitterai tout pour te suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m’avait apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m’arrêta. Le vieux et la tante s’étaient entendus pour me dénoncer.
– Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez! – pour cela, on ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant, vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il?
– C’est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à m’insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n’y tins pas, je lui criai: «Pourquoi m’injuries-tu? Ne vois-tu pas, canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m’a fait une nouvelle affaire, on m’a remis en jugement, et pour les deux choses j’ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la «section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple soldat. – Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de venir voir notre représentation.