Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
X – LA FÊTE DE NOËL.
Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats n’allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les ateliers de couture et autres s’y rendirent comme à l’ordinaire, les derniers s’en furent à la démonte, mais ils revinrent presque immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie des forçats n’étaient occupés que de leurs propres affaires et non de celles de l’administration: les uns s’arrangeaient pour faire venir de l’eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs commères, ou rassemblaient les petites sommes qu’on leur devait pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de leurs connaissances, presque tous brosseurs d’officiers, à leur confier les costumes qui leur étaient nécessaires.
Les uns allaient et venaient d’un air affairé, uniquement parce que d’autres étaient pressés et affairés; ils n’avaient aucun argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un payement; en un mot, tout le monde était dans l’expectative d’un changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait, des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus économes, qui toute l’année entassaient leurs kopeks, croyaient de leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là: il n’y avait que trois jours semblables dans toute l’année.
Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans les âmes de ces réprouvés à l’approche d’une pareille solennité? Dès l’enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment ces jours où l’on se repose des pénibles travaux au sein de la famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque chose d’imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu’ils n’eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se permettaient de faire bamboche conservaient un air grave… Le rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante régnait dans tout le bagne, et si quelqu’un contrevenait au repos général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s’il eût manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération innée qu’ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu’en observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du monde, qu’ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et rejetés par la société, puisqu’à la maison de force on célèbre cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je l’ai vu et compris moi-même.
Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête: il n’avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une maison étrangère, et entré au service dès l’âge de quinze ans; il n’avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu régulièrement, uniformément, dans la crainte d’enfreindre les devoirs qui lui étaient imposés. Il n’était pas non plus fort religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains, toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou s’émouvoir particulièrement; il n’était attristé par aucun souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour toutes. D’ailleurs, il n’aimait pas trop à réfléchir. L’importance du fait lui-même n’avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu’il exécutait les règles qu’on lui imposait avec une minutie religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout le contraire de ce qu’il avait fait la veille, il aurait obéi avec la même soumission et le même scrupule qu’il avait montré le jour avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir de sa propre impulsion – et il avait été envoyé aux travaux forcés. Cette leçon n’avait pas été perdue pour lui. Quoiqu’il fût écrit qu’il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire, – ne jamais raisonner, dans n’importe quelle circonstance, parce que son esprit n’était jamais à la hauteur de l’affaire à juger. Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le cochon de lait qu’il avait farci de gruau et qu’il avait rôti lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument comme si ce n’avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l’on pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur la table un cochon de lait, et en concluait-il qu’un cochon de lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis certain que si, par malheur, il n’avait pas mangé de cette viande-là, il aurait eu un remords toute sa vie de n’avoir pas fait son devoir. Jusqu’au jour de Noël il portait sa vieille veste et son vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux, montraient depuis longtemps la corde. J’appris alors qu’il gardait soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été délivré quatre mois auparavant, et qu’il ne l’avait pas touché à la seule fin de l’étrenner le jour de Noël. C’est ce qu’il fit. La veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia, les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu’au cou, le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné depuis longtemps par ses soins d’une bordure dorée. Seule, une agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini, il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia alors son costume comme auparavant et, l’esprit tranquille, le serra dans son coffre jusqu’au lendemain. Son crâne était suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch acquit la certitude qu’il n’était pas absolument lisse; ses cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à l’ordonnance. En réalité personne n’aurait songé à le regarder le lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus petit bouton, pour la moindre torsade d’épaulette, pour la moindre ganse s’était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et dans son cœur, comme l’image de la plus parfaite beauté que peut et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d’ «ancien» de la caserne, il veilla à ce qu’on apportât du foin et à ce qu’on l’étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l’on jetait toujours du foin sur le sol le jour de Noël [21]. Une fois qu’Akim Akimytch eut terminé son travail, il dit ses prières, s’étendit sur sa couchette et s’endormit du sommeil tranquille de l’enfance, afin de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n’aurait même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.
[21] En Pologne, à l’heure qu’il est, entre la nappe et le bois de la table sur laquelle sont disposés les mets, on dispose du foin qui doit rappeler aux fidèles que Jésus-Christ est né dans une crèche.