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Elle s'appelait Sarah

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Elle s'appelait Sarah
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L'homme tendit la main, d'un geste blasé. Jules lui donna les papiers d'identité qu'il avait rangés dans une enveloppe. L'homme baissa les yeux, fit tourner les pages en regardant le visage de Jules, puis de Geneviève. Puis il dit :

« Et l'enfant ? »

Jules pointa l'enveloppe en disant :

« Ceux de l'enfant sont là, monsieur. Avec les nôtres. »

L'homme ouvrit l'enveloppe plus largement d'un coup de pouce adroit. Un grand billet de banque plié en trois apparut tout au fond. L'homme ne cilla pas.

Il baissa encore une fois les yeux sur le billet, puis vers Sarah. Elle le fixa d'un regard qui n'était ni effrayé ni suppliant. Elle le regarda simplement.

Le moment s'étirait, interminable, semblable à cette minute qui n'en finissait pas, au camp, quand le policier l'avait finalement laissée s'enfuir.

L'homme hocha sèchement la tête. Il tendit les papiers à Jules et empocha l'enveloppe prestement. Puis il s'écarta pour les laisser passer.

« Merci, monsieur », termina-t-il avant de passer à la personne suivante.

La voix de Charla résonnait dans mon oreille.

« Julia, tu es sérieuse ? Il n'a pas pu dire ça. Il ne peut pas te mettre dans une telle situation. Il n'a pas le droit. »

Elle avait sa voix d'avocate. L'avocate de Manhattan dure et arrogante, qui n'a peur de rien ni de personne.

« C'est pourtant ce qu'il a dit, répondis-je mollement. Il a ajouté que ce serait fini entre nous. Qu'il me quitterait si je gardais le bébé. Il dit qu'il se sent vieux, qu'il ne se sent pas la force d'avoir un autre enfant, qu'il ne veut pas être un vieux père. »

Charla ne répondit pas tout de suite.

« Est-ce que ça a à voir, d'une façon ou d'une autre, avec cette femme avec qui il a eu une aventure ? finit-elle par demander. Comment s'appelait-elle déjà ?

— Non. Bertrand n'en a pas parlé.

— Ne le laisse pas décider à ta place, Julia. C'est aussi ton enfant. N'oublie jamais ça, ma chérie. »

Toute la journée, les paroles de ma sœur envahirent mes pensées. « C'est aussi ton enfant. » J'avais vu mon médecin. Elle n'avait pas semblé surprise par la décision de Bertrand, suggérant qu'il s'agissait d'une crise assez classique de la cinquantaine, que la responsabilité d'un autre enfant était trop difficile pour lui. Elle ajouta qu'il était sans doute fragilisé et que cela arrivait souvent chez les hommes qui approchaient de cet âge.

Est-ce que Bertrand traversait vraiment ce genre de crise ? Si c'était le cas, je n'avais rien vu venir. Comment était-ce possible ? Ce que je pensais, c'était qu'il se montrait tout simplement égoïste, qu'il ne pensait qu'à lui, comme d'habitude. D'ailleurs, je le lui avais dit pendant notre discussion. Je lui avais dit tout ce qui me pesait. Comment pouvait-il me pousser à avorter après toutes les fausses couches que j'avais endurées, après la douleur, les rêves détruits, le désespoir ? Je lui avais même demandé s'il m'aimait, s'il m'aimait vraiment. Il m'avait regardée en secouant la tête. Bien sûr qu'il m'aimait. Comment pouvais-je être stupide au point de poser la question ? Il m'aimait, je ne devais pas en douter. Sa voix brisée me revenait, cette façon qu'il avait eue de m'avouer qu'il avait peur de vieillir. Crise de la cinquantaine… Le médecin avait peut-être raison, après tout. Et si je n'avais rien remarqué, c'est que j'étais moi-même trop préoccupée depuis des mois. J'étais perdue. Incapable de savoir que faire devant les angoisses de Bertrand.

Le médecin m'avait également mise en garde : il me restait peu de temps pour me décider. J'étais déjà enceinte de six semaines. Si je voulais avorter, ce serait avant quinze jours. Il faudrait faire des tests et trouver une clinique. Elle suggéra que nous en parlions, Bertrand et moi, avec un conseiller conjugal. C'était bien d'en discuter, de tout mettre à plat. « Si vous subissez un avortement contre votre volonté, insista mon médecin, vous ne le pardonnerez jamais à votre mari. Mais si vous n'avortez pas, il vous a prévenue que ce serait une situation intolérable pour lui. Alors, il faut vraiment que vous en reparliez tous les deux, et vite. »

Elle avait raison. Mais j'avais du mal à précipiter les choses. Chaque minute gagnée, c'était soixante secondes de plus pour cet enfant. Un enfant que j'aimais déjà. Il n'était pas plus gros qu'un petit pois, mais je le chérissais autant que je chérissais Zoë. Je décidai d'aller chez Isabelle. Elle vivait dans un petit duplex très gai, rue de Tolbiac. Je ne me sentais pas de rentrer directement du bureau à la maison, où il me resterait à attendre le retour de mon mari. J'en étais incapable. J'appelai Eisa, la baby-sitter et lui demandai de prendre le relais. Isabelle me fit des toasts au crottin de Chavignol, accompagnés d'une délicieuse salade. Son mari était absent pour cause de voyage d'affaires. « OK, cocotte », dit-elle, en prenant soin de ne pas m'envoyer la fumée de sa cigarette au visage, « essaie d'imaginer la vie sans Bertrand. Tu visualises ? Le divorce, les avocats, l'accouchement, ce que ça va être pour Zoë, à quoi vont ressembler vos vies, les deux maisons, les existences séparées, Zoë passant de l'une à l'autre, plus de véritable famille, plus de petits déjeuners, plus de Noël, de vacances ensemble… Tu te sens prête à ça ? Tu peux imaginer ta vie comme ça ? »

Je la regardais fixement. Non, cela semblait impensable, impossible. Pourtant, ça arrivait tous les jours. Zoë était pratiquement la seule de sa classe dont les parents étaient encore mariés après quinze ans. Je dis à Isabelle que je ne me sentais pas la force d'en parler davantage. Elle m'offrit de la mousse au chocolat, puis nous nous installâmes devant le DVD des Demoiselles de Rochefort. En rentrant chez moi, je trouvai Bertrand sous la douche et Zoë dans les bras de Morphée. Je me glissai dans mon lit tandis que Bertrand se posait dans le salon, devant la télé. Quand il vint se coucher, je dormais profondément.

Aujourd'hui, c'était le jour de la visite à Mamé. Pour la première fois, j'avais failli appeler pour annuler. J'étais épuisée. Je ne désirais qu'une chose, rester au lit et dormir toute la matinée. Mais je savais qu'elle m'attendrait, dans sa plus jolie robe, la lavande et rose, qu'elle aurait pris la peine de mettre du rouge à lèvres et de se parfumer au Shalimar. Je ne pouvais pas lui faire faux bond. J'arrivai à la maison de retraite peu avant midi et remarquai que la Mercedes grise de mon beau-père était garée dans la cour. Ce n'était pas normal.

Il était venu pour me voir. D'habitude, il ne rendait jamais visite à sa mère le même jour que moi. Nous nous étions réparti le calendrier. Laure et Cécile venaient le week-end, Colette le lundi après-midi, Édouard le jeudi et le vendredi et moi, le mercredi avec Zoë et le jeudi midi. Nous nous en tenions scrupuleusement à cette répartition.

Il était là, assis bien droit, en train d'écouter sa mère. Elle venait de finir de déjeuner. On servait toujours les vieux ridiculement tôt. Je me sentis soudain angoissée comme une écolière qui a fait une bêtise. Que me voulait-il ? Pourquoi ne m'appelait-il pas s'il tenait à me voir ? Pourquoi maintenant ?

Dissimulant ma colère et mon inquiétude derrière un sourire chaleureux, je l'embrassai sur les deux joues et vins m'asseoir près de Mamé en lui prenant la main, comme je le faisais toujours. J'avais le secret espoir qu'il s'en irait, mais non, il resta là à nous regarder avec une expression avenante. C'était très inconfortable. Comme si on envahissait mon intimité comme si on espionnait et jugeait chaque mot que, je disais à Mamé.

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