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Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]

Электронная книга - «Le compagnon [Alvin Journeyman - fr]». Краткое содержание книги:

Compagnon forgeron, compagnon Faiseur, Alvin est de retour chez les siens. Mais quelle est sa tâche aujourd’hui ? « Je ne peux pas apprendre aux gens comment bâtir la Cité de Cristal si je ne sais pas moi-même de quoi il s’agit. »
La Cité de Cristal : la vision dans la tornade du lac Mizogan, en compagnie du prophète des Rouges. Si peu des chemins de sa vie y conduisent ; Peggy Larner — Peggy la torche — le sait bien.
Et l’ennemi de toujours choisit à présent des voies plus subtiles pour le détruire. Pièges, fuite, menaces, mensonges, délation, prison, tribunal, Alvin n’est-il pas condamné au renoncement ? Et le pire danger viendra peut-être de son frère Calvin, qui le jalouse au point de bientôt lui vouer une haine amère et décide de s’expatrier vers l’Ancien Monde afin de rencontrer Napoléon dont on sait le pouvoir redoutable
L’Amérique n’est-elle pas trop petite pour deux hommes aux talents en puissance si formidables ?
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Peggy le savait, elle. Elle voyait tous les chemins de l’avenir. Elle finit par abandonner sa plume, repousser les papiers sur lesquels elle avait écrit et se lever pour annoncer à ses hôtes qu’il lui faudrait partir plus tôt que prévu. « On m’appelle ailleurs, je crois. »

* * *

Le neveu de Bonaparte était une fouine qui se prenait pour une, hermine. Bah, qu’il garde ses illusions. Si les hommes n’avaient pas d’illusions, Bonaparte ne serait pas empereur de l’Europe ni législateur de l’humanité. Leurs illusions à eux, c’était sa vérité à lui ; leurs désirs, ses envies profondes. Dès qu’ils voulaient croire quelque chose sur eux-mêmes, Bonaparte les y aidait, en échange de la gestion de leurs vies.

Le Petit Napoléon, voilà comment le jeunot voulait qu’on l’appelle. On avait donné le prénom de Napoléon à la moitié des neveux de Bonaparte, dans un effort pour gagner ses faveurs, mais seul celui-là avait le toupet de s’en servir à la cour. Bonaparte se demandait s’il fallait en conclure que le Petit Napoléon était plus audacieux que les autres, ou tout bonnement trop bête pour se rendre compte du danger qu’il courait en osant utiliser le nom de l’Empereur, comme s’il voulait affirmer sa prétention à lui succéder. À le voir, là, marcher comme un soldat mécanique – comme si un haut fait militaire secret connu de lui seul l’autorisait à se pavaner en jouant au général – Bonaparte avait envie de lui rire au nez et de dévoiler à la face du monde les rêves du Petit Napoléon de s’asseoir sur le trône, de gouverner la planète, de surpasser les exploits de son oncle. Il avait envie de le regarder dans les yeux et de lui lancer : « Tu n’arriverais même pas à remplir mon pot de chambre, espèce de charlatan prétentieux. »

Mais il préféra lui demander : « Quel bon vent t’amène, mon petit Napoléon ?

— Votre goutte », répondit le jeunot.

Oh, non. Encore un remède. Les remèdes que trouvent les imbéciles font souvent plus de mal que de bien. Mais la goutte, c’est une vraie calamité, et… Voyons voir ce qu’il propose.

« Un Anglais, dit le Petit Napoléon. Ou plutôt, pour être plus précis, un Américain. Mes espions l’ont surveillé…

— Tes espions ? D’autres que ceux que je paye ?

— Ceux dont vous m’avez confié la charge, mon oncle.

— Ah, ceux-là. Ils se souviennent toujours qu’ils travaillent pour moi, au moins ?

— Ils s’en souviennent tellement bien qu’au lieu de s’en tenir aux ordres et de rechercher les ennemis, ils ont aussi recherché quelqu’un qui pourrait vous aider.

— Les Anglais en Europe sont tous des espions. Un de ces jours, quand je viendrai d’accomplir un fait mémorable et que je serai très, très populaire, je les ramasserai tous et je les guillotinerai. Monsieur Guillotin… voilà un homme utile. A-t-il inventé autre chose, ces temps-ci ?

— Il travaille sur une voiture à vapeur, mon oncle.

— Ça existe déjà. On les appelle des locomotives et on pose des voies ferrées dans toute l’Europe.

— Ah, mais lui travaille sur une voiture qui n’a pas besoin de rouler sur des rails.

— Pourquoi pas un ballon à vapeur ? Je ne comprends pas pourquoi ça n’a jamais marché. Le moteur pousserait l’engin, la vapeur remplirait le ballon au lieu de s’échapper bêtement dans l’atmosphère et elle maintiendrait l’appareil en l’air.

— Je crois que le problème, mon oncle, c’est que si on transporte assez de combustible pour se déplacer au-delà de vingt ou trente pas, l’ensemble pèse trop lourd pour décoller.

— C’est pour ça que les inventeurs existent, non ? Pour résoudre ce genre de problèmes. Le premier imbécile venu pourrait trouver l’idée de départ – moi-même, je l’ai bien trouvée, non ? Et dans ce domaine, je suis vraiment le premier imbécile venu, comme la plupart des gens. » Bonaparte avait depuis longtemps appris que de telles réflexions empreintes de modestie étaient toujours répétées par la galerie à la cour et participaient grandement à le faire aimer du peuple. « C’est le travail de monsieur Guillotin de… Bah, sans importance, la machine qui porte son nom est une contribution suffisante au bien de l’humanité. Des exécutions rapides, sûres et indolores – une aubaine pour la lie de la société. Une invention très chrétienne, une prévenance envers les derniers des “frères” de Jésus. » Les curés allaient la répéter, celle-là, et jusqu’en chaire.

« Pour en revenir à ce Calvin Miller… fit le Petit Napoléon.

— Et à ma goutte.

— Je l’ai vu vider un membre enflé uniquement en restant debout dans la rue et en regardant la blessure purulente d’un mendiant.

— Une blessure purulente, ce n’est pas la goutte.

— Le mendiant avait son pantalon déchiré pour exposer la plaie, et l’Américain est resté là, on aurait vraiment dit qu’il allait s’endormir, puis d’un coup le pus a jailli des chairs, il s’est complètement vidé, et ensuite la plaie s’est refermée sans la moindre suture. Ni lui ni personne d’autre n’a touché la jambe. Une vraie démonstration de pouvoirs de guérison exceptionnels.

— Tu as vu ça toi-même ?

— De mes yeux vu. Mais une seule fois. J’ai du mal à circuler discrètement, mon oncle. Je ressemble trop à votre estimée personne. »

Le Petit Napoléon devait s’imaginer faire preuve de flatterie. Pour tout résultat, une légère vague de nausée parcourut Bonaparte. Mais l’empereur ne laissa rien transparaître sur son visage.

« Tu as mis ce guérisseur en état d’arrestation ?

— Évidemment. Il attend votre bon plaisir.

— Laissons-le se morfondre. »

Le Petit Napoléon dressa la tête un instant pour étudier Bonaparte ; il essayait sûrement de deviner ce que son oncle projetait pour le guérisseur et pourquoi il ne voulait pas le voir tout de suite. La seule chose à laquelle il ne songerait jamais, l’empereur n’en doutait pas, c’était la vérité : qu’il ne savait pas du tout quoi faire d’un guérisseur doté d’un vrai pouvoir. D’y penser mettait Bonaparte mal à l’aise. Il se souvenait aussi du jeune garçon blanc qui avait accompagné Ta-Kumsaw, le général rouge, pour venir le voir à Fort Détroit. Pouvait-il s’agir du même Américain ?

Pourquoi même faire un tel rapprochement ? Et pourquoi ce gamin de Détroit compterait-il, après toutes ces années ? Bonaparte se demandait ce qu’il fallait en conclure, mais il avait l’impression que des forces étaient à l’œuvre, comme si cet Américain enfermé à la Bastille avait une grande importance pour lui. Enfin, peut-être pas pour lui. Pour quelqu’un, en tout cas.

Sa jambe l’élança. Une nouvelle crise de goutte s’annonçait. « Va-t’en, maintenant, dit-il au Petit Napoléon.

— Vous voulez des renseignements de l’Américain ? demanda son neveu.

— Non, fit Bonaparte. Fiche-lui la paix. Et tant que tu y es, fiche-moi la paix aussi.

* * *

Alvin reçut un flot constant de visiteurs à la prison du palais de justice. On aurait dit qu’ils avaient tous la même idée. Ils se glissaient tout contre la grille, lui faisaient signe de se rapprocher et lui chuchotaient (comme si l’adjoint du shérif ne savait pas parfaitement de quoi ils parlaient) : « T’as donc pas un moyen d’filer d’icitte, Alvin ? »

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