Saga
- Автор: Бенаквиста Тонино
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Saga». Краткое содержание книги:
– Ça veut dire quoi, Fé-dé-rer, mec?
– Ça veut dire que les histoires qu'on va raconter doivent plaire à tout le monde.
– C'est possible, ça?
– Ce serait un peu comme dans un camp de prisonniers pendant la guerre à qui on ferait bouffer de la merde pendant des années. Et le chef du Stalag dirait: ne leur donnez surtout rien d'autre, ils ne laissent jamais de restes.
– Ne me dites pas le contraire, tous les quatre! Jusqu'à maintenant, vous avez surtout cherché à vous faire plaisir. Et la ménagère du Var, vous y avez pensé? La ménagère du Var qui doit nourrir une famille et affronter la crise, celle-là même qui s'accorde un instant de répit devant son feuilleton. Vous pouvez me dire ce elle en a à fiche de l'accablement d'un pasteur qui ne croit plus en Dieu? Et de l'Œdipe mal digéré de Camille? Ça lui parle, ça? Prenez l'ouvrier de Roubaix qui vient de prendre sa dose de réel devant la porte fermée de son usine. La télévision est son seul dérivatif, son unique espace récréatif. Au lieu de regarder un reality show, il nous fait le privilège de s'attarder devant notre Saga, et qu'est-ce qu'on lui propose? un couplet antitélé qui n'offre aucune équivoque: jetez-la par la fenêtre! Discours démagogique,et en plus, très daté. Et le pêcheur de Quimper… Ah ça, j'ose à peine en parler du pêcheur de Quimper. Lui, vous l'avez mis d'office sur liste noire. Rien ne lui est épargné: incitation, tantôt à l'anarchie, tantôt à la débauche. Et tout ça conduit droit vers un formidable cimetière de la Morale. C'est là où je voulais en venir. Les directives de la chaîne sont claires: désormais, tout script devra être lu et approuvé par un comité avant d'être tourné. Je sais que c'est une formulation un peu abrupte, et j'essaierai de lui apporter une touche plus personnelle en vous priant, très sincèrement, de penser un peu aux autres.
Dans la foulée, il se descend la moitié de sa bouteille d'eau. Sûrement une technique d'énarque. Il paraît qu'on leur apprend plein de trucs très savants pour garder les rênes d'un groupe restreint, même le geste le plus insignifiant définit un code.
Il attend une seconde et nous toise, les bras croisés.
Aucun de nous ne manifeste la moindre réaction. Soufflés que nous sommes. Séguret s'en étonne presque.
Silence.
Tristan, toujours endormi, se retourne dans son canapé pour trouver une position plus confortable.
Silence.
– … Vos réactions?
Silence.
– Pas même vous, Louis?
– Depuis la constitution de notre équipe, vous êtes persuadé que je suis une sorte de meneur, et que les trois autres, sans doute intimidés par ma grande expérience, n'osent pas s'exprimer. Pour vous prouver combien c'est faux, je vais vous dire comment nous allons procéder. Chacun de nous va prendre une feuille et écrire et qu'il pense de tout ça, à chaud, sans la moindre concertation qui risquerait de l'influencer.
Séguret perd un tout petit peu de sa superbe et s'assoit. En moins de trois minutes, les copies sont rendues. Ségure lit avec une lenteur infernale.
«Monsieur Séguret, vous avez quarante-huit heures pour recruter les dix meilleurs scénaristes de la place de Paris. Signez-leur un contrat mirobolant et donnez-leur l'ordre de ne pas descendre au-dessous de je ne sais quel point de votre cher audimat. Je serai devant ma télé tous les jeudis soir jusqu’au 21 juin.»
«Ne vas pas tuer la poule aux œufs d'or, mec. Vire-nous, et d'ici deux épisodes c'est toi qu'on vire.»
«Veuillez prendre acte, par la présente, de ma demande de démission.»
«Je suis très copine avec une ménagère du Var, elle adore le feuilleton tel qu'il est. Ne vous a-t-on pas appris qu'il est risqué de changer une équipe qui gagne? Même le balayeur de l'É.N.A. sait ça.»
Il se lève sans moufter. Digne. Met son manteau. Regarde un instant vers nous avant de sortir.
– La première fois que vous êtes entrés dans ce bureau, vous n'étiez que quatre minables qui m'auraient léché les bottes pour avoir ce job. N'oubliez jamais que c'est moi qui vous ai donné votre dernière chance. La dernière.
Après le déjeuner, j'ai proposé aux autres de revoir l'épisode d’hier, comme ça, par curiosité. Encore un peu secoués par la visite de Séguret, ils m'ont suivi.
Plus personne n'a envie de persifler comme nous le faisons d'habitude quand apparaît le moindre acteur du feuilleton. Il y a quelque chose de presque solennel dans l'air, comme si on s'avouait enfin les sentiments qu'on porte à quelqu'un qu'on n'a jamais manqué d’égratigner. C'est peut-être mon premier vrai regard sur la Saga. Pendant quatre-vingt-dix-minutes, j'ai la sensation permanente d'être en mouvement, que l'histoire de ces personnages est en marche et leur fin imminente. Je crois enfin au cancer de Walter, il a fallu que je voie les images pour avoir la preuve que ça fonctionnait. L'acteur a laissé tomber son côté rock'n'roll pour jouer, simplement, le type qui a peur des résultats d'analyses. Le toubib tourne autour du pot, Walter a envie d'une phrase nue, une seule. J'aime bien la tête qu'il a, à ce moment précis. Quand on lui annonce qu'il a un cancer des poumons, il sort dans la rue, cotonneux. Il regarde les gens qui passent. Des figurants. Le réalisateur a pris la peine de filmer des gens qui passent dans la rue et ne se doutent de rien. À l'un d'eux, Walter demande une cigarette et du feu. Il la regarde au bout de ses doigts comme si c'était la première fois qu'il en tenait une. Et c'est la première fois qu'il en tient une. Il prend une bouffée, tousse comme un gosse, puis en reprend une autre avec un très léger sourire. Il n'a rien besoin de dire, sur son visage on lit quelque chose comme: «Ce n'est pas si mauvais, je ne sais pas pourquoi je m'en suis passé si longtemps.» De retour chez lui, il rencontre Fred qui lui promet de trouver un remède définitif à la course tangentlelle du crabe. Ce sera sa nouvelle croisade.
Dans la pièce à côté, Mildred et la Créature se serrent dans les bras l'un de l'autre. Là encore, pratiquement pas un mot. D'ailleurs, la Créature n'en connaît pas plus de deux. Il est toujours aussi nu, elle toujours aussi brillante. Il fait glisser une manche de tee-shirt pour dévoiler la peau brûlée de Mildred, il y enfouit son visage. Elle cite un vers d'une poétesse américaine, il ne comprend évidemment rien. Il lape un verre d'eau plus qu'il ne le boit. Elle passe ses mains sur son ventre qui commence à s'arrondir. Je croîs n'avoir rien vu de plus fusionnel de ma vie. Il règne une touffeur d'amour en apesanteur dans cette pièce, et je ne sais pas à quoi ça tient. Sans doute à quelque chose de flou entre nostalgie et espoir, quelque chose que Mathilde gardait en elle depuis longtemps et que le réalisateur a su demander aux acteurs. Et cette drôle d'alchimie nous revient au visage comme un boomerang, là, sur l'écran. Le Vieux fait un arrêt sur image et demande à Mathilde s'il est vraiment question de faire naître un enfant d'ici le 21 juin.
– Je manque d'expérience dans ce domaine mais pourquoi pas?
– Ça ferait tellement plaisir à Séguret.
– Parfois j'ai du mal à comprendre pourquoi ce petit couple plaît autant, j'en ai créé tellement d'autres… Une étudiante en psycho veut leur consacrer sa thèse. Elle me pose des questions invraisemblables sur l'osmose du sens et de la sauvagerie, le paradis perdu, les injures du corps, l'état de nature et le sexe cérébral. Je réponds qu’il est inutile d'aller chercher si loin, au départ je voulais juste proposer une version moderne de La belle et la bête sans qu'on ne sache jamais qui est qui. Mais ça la déçoit beaucoup. J'ai pourtant essayé de lui expliquer ma vie passée à raconter l'histoire d'un homme qui rencontre une femme avec laquelle il va finir par coucher, mais ils vont d'abord se faire souffrir et se trouver un tas de barrières sociales et de tabous. L'occasion ou jamais de jeter la psychologie aux orties, justement, c'était Mildred et la Créature. Si on y regarde de près, leur histoire est celle d'une symbiose fulgurante, totale et indéfectible. Quand je serai vieille, je regarderai par-dessus mon épaule et je dirai: oui, une fois et une seule dans tout ce que j'ai fait, j'ai approché les 100% d'amour pur.