Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio
- Автор: Rivière François
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265065253
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
Plus proche, cette fois, de l’univers de Frédéric, parce qu’il met en scène vin artiste peintre à l’œuvre sinistre — on songe à Bernard Buffet —, Rendez-vous chez un lâche aborde le thème de l’homosexualité, rendu d’autant plus dérangeant que l’auteur semble submergé par une pudeur presque disproportionnée par rapport à son sujet. Le héros vit dans une sorte de manoir qui ressemble étonnamment au château situé à deux pas de chez les Dard, tout au bout de la rue des Gros-Murs menant à la Seine.
Un adolescent d’origine modeste, gouailleur et solitaire, s’est attaché à lui comme un chiot ombrageux. Curieusement, Frédéric n’évoque jamais l’intimité de ces deux êtres qu’unit une même vision désabusée du monde. Une femme innocente — en apparence — survient comme une intruse et met à mal la belle amitié. Mais la nature profonde du livre paraît comme évacuée, sournoisement, du récit, comme si l’auteur ne parvenait pas à rendre compte de la raison qui l’a poussé à l’écrire. Sans doute a-t-il eu moins conscience de traiter de l’amour qui n’ose pas dire son nom que de sa répulsion — celle, en tout cas, du héros — à envisager naturellement la vie avec une femme. L’art et sa pratique laissent-ils encore une place à une vie normale pour celui qui se replie sur lui-même au point de ne plus pouvoir communiquer sainement avec les autres ? Telle est la question formulée au travers d’un drame feutré qui reste comme l’écho d’une interrogation certainement plus profonde et douloureuse, et sur laquelle Frédéric reviendra plus tard.
Toujours en 1959, alors que par un effet de symétrie significatif, l’auteur américain Robert Bloch publie Psychose, attirant sur ce livre déroutant et envoûtant à la fois l’attention d’Alfred Hitchcock, on se demande pour quelle obscure raison Coma, signé Frédéric Dard, ne suscite pas l’adhésion immédiate d’un producteur ou d’un réalisateur. Le livre est né du souvenir durable du séjour à Hambourg, souvenir cuisant aussi puisque Frédéric n’aura finalement pu écrire le film pour lequel il avait été prié d’accompagner Yves Allégret et José Bénazéraf en Allemagne.
L’anecdote imaginée par Dard s’avère d’emblée excitante : un réalisateur de films français se rend dans le célèbre port pour y « écrire » un sujet. Dans le train qui l’emporte, il est fasciné par une fille à la beauté « absolue ».
« Je ne sais comment on peut la décrire. Et c’est dans un cas semblable que je me rends compte que la photographie est un art. Elle est l’art de la vérité. L’art de reproduire l’art sans le déformer. »
La réflexion n’est pas innocente car, d’un roman à l’autre, Frédéric s’efforce de rendre ses descriptions les plus laconiques et les plus visibles possible. Pour lui, désormais, chaque livre est — doit être — un sujet en puissance pour le cinéma. Il opère cette fois un tour d’écrou supplémentaire, puisque son récit se présente comme une réflexion très personnelle sur l’illusion du récit chère à Jean Cocteau. Un tour d’écrou aussi à la thématique obsessionnelle du duo féminin (Toi, le venin) ici porté à un paroxysme.
Tombé par mégarde du train, le cinéaste reprend connaissance au domicile de la belle inconnue qui vit à Hambourg en compagnie de sa sœur infirme et de leur vieil oncle alcoolique. Minna et Gertrud évoluent dans le décor gothique d’une demeure ancestrale, comme les sorcières d’un conte féerique que leur victime à la virilité mise à mal ne parviendrait pas à maîtriser. Un climat de haine, de désirs refoulés et de violence inouïe nimbe cette histoire hallucinante, proche du fantastique dont, pas plus que celle de Psychose, on ne peut raconter la fin.
Frédéric Dard y atteint l’un des sommets de son œuvre par la pratique d’une introspection pudiquement drapée dans le romanesque le plus pur. Quel lecteur, à l’époque, se serait inquiété de savoir dans quelle mesure l’auteur s’est lui-même inclus dans le dessin de son intrigue sous les apparences de ce Jean Lecœur, né à Voiron dans l’Isère et qui s’enfonce lentement dans le plus atroce cauchemar existentiel que son imagination de cinéaste ait pu engendrer ?
La même année, dans le San-Antonio intitulé Prenez-en de la graine, l’auteur avertit ses lecteurs : « Je vais vous faire rire avec ce bouquin. » Curieusement, l’enquête qui mène le commissaire et Bérurier à Amsterdam sur la piste de trafiquants de Van Gogh n’a rien d’hilarant, elle serait même plutôt morose. L’atmosphère du récit est plus libidineuse que franchement paillarde et Frédéric semble en panne d’invention. Ses personnages lui pèsent et les choses ne s’améliorent guère dans On t’enverra du monde où Bérurier et son épouse, Berthe, « ont leur tronche des mauvais jours ».
Le romancier n’est pas non plus à prendre avec des pincettes à cette époque. En privé, il affirme que San-Antonio l’insupporte et qu’il compte arrêter la série. Il a trop conscience de l’importance de cette partie de sa production pour ne pas mesurer l’énormité d’une telle décision. Informé de celle-ci par une indiscrétion, Armand de Caro réagit aussitôt. Il téléphone à Frédéric :
— Venez me voir, lui dit-il d’une voix courtoise mais implacable.
De l’entrevue, d’abord orageuse, naîtra le fameux « contrat » à propos duquel Odette Dard, qui n’aime guère voir son époux s’épuiser à la tâche, nourrit les plus amers soupçons. Car Frédéric ne peut plus échapper au destin que prédisent tous les signes concrets d’une réussite singulière. De Caro ne cesse de réimprimer les aventures de San-Antonio et en fait à présent le fer de lance de sa production.
Une estime réciproque lie ces deux hommes, mais on ne peut pas encore parler d’amitié. Bien sûr, l’auteur est conscient de la chance exceptionnelle qui lui est donnée de bénéficier d’une stratégie éditoriale dont beaucoup de ses confrères pourraient se montrer jaloux. Ses tirages avoisinent ceux de Jean Bruce qu’il n’a jamais fréquenté mais qui, par curiosité, l’invite un soir à dîner. Au cours du repas, Josette, l’épouse et collaboratrice du père d’O.S.S. 117, prend Frédéric à part et le complimente : « Vous êtes un écrivain, mon mari, lui, n’est qu’un fabricant ! » Il n’empêche que, pour tenir le rythme, l’auteur sous pression doit se livrer à une éprouvante gymnastique. Celle-ci n’est pas infaillible et c’est ainsi qu’à deux reprises il détruit les manuscrits de romans signés San-Antonio qui ne lui semblent pas répondre à la qualité qu’il attend. Odette tentera vainement de réparer ce qu’elle considère comme un geste d’orgueil déplacé, mais Frédéric se montre inflexible. La production san-antoniesque se poursuit donc tant bien que mal, sans que ni leur éditeur, ni le nombre croissant de lecteurs n’aient à se plaindre.
L’année 1960 s’annonce chargée. Aux cinq San-Antonio s’ajoutent deux Frédéric Dard — Les mariolles et Puisque les oiseaux meurent —, ainsi qu’un certain nombre d’adaptations et de dialogues de films. Robert Hossein met en scène Les scélérats qu’il interprète lui-même aux côtés de Michèle Morgan et d’Olivier Hussenot. Par ailleurs, le producteur Alain Poiré, dont le fils Philippe est un lecteur inconditionnel de Frédéric Dard, achète dès la sortie du livre les droits des Mariolles — une histoire d’adolescents évoluant dans le cadre de Saint-Tropez — et en confie la réalisation à Gérard Oury.
Il serait certainement naïf de s’étonner que les romans de Dard qui intéressent d’emblée les producteurs ne sont pas ceux témoignant au mieux de son art d’écrivain. C’est par exemple le cas de Puisque les oiseaux meurent, huis clos poignant élaboré autour de l’accident survenu à une jeune chanteuse à succès dont l’époux délaissé sombre peu à peu dans une sorte de folie. Cet homme écorché est en effet hanté par la certitude qu’un oiseau réfugié dans la chambre de l’accidentée est la réincarnation de son amant mort. Frédéric aborde le fantastique d’une façon encore plus originale que dans Coma, par le biais cette fois d’une exaspération du réel qu’il maîtrise par son style aigu, contrastant avec l’onirisme du propos. Sans lyrisme, avec au contraire une concision terrifiante et une profonde acuité des choses infimes de la vie, Frédéric se met dans la peau du personnage et livre une épure de fiction sur le thème de l’inconsolable chagrin.