Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio
- Автор: Rivière François
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265065253
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
L’Histoire de France vue par San-Antonio est lancée par Armand de Caro comme un livre-événement. Le 18 juin 1964, un brillant cocktail est donné dans les salons de l’hôtel de Croy, à Paris. Les invités sont accueillis par le chansonnier Léo Campion déguisé en Malherbe, avant d’aller se faire servir au buffet une coupe d’hydromel par Vercingétorix ou un verre de jurançon par Henri IV…
En quelques semaines, le gros livre cartonné à la jaquette hilarante signée Dubout se voit promu au rang de best-seller. Il entre dans la liste des succès de librairies dans L’Express — le numéro un du moment est L’espion qui venait du froid de John Le Carré — entre le Snobissimo de Pierre Daninos et Le littératron d’un certain Robert Escarpit. C’est dire que l’humour est, à cette époque, un genre littéraire fort prisé et que Frédéric vient d’accéder au rang d’amuseur des Français.
La petite fête de l’hôtel de Croy a fourni à la presse l’occasion de dévoiler vin secret de Polichinelle : Frédéric Dard est San-Antonio. Pour celui qui vient, c’est le cas de le dire, de faire un enfant à l’Histoire, la consécration arrive à point nommé. Armand de Caro, qui a le sens de ce qu’on ne nomme pas encore la « communication », fait savoir que « le tirage des San-Antonio (petit format) atteint et va sûrement dépasser les deux cent mille exemplaires par titre ». C’est le triomphe d’un éditeur peu connu du grand public mais qui profite néanmoins de l’occasion pour s’enorgueillir d’avoir « lui-même découvert, douze ans auparavant, le premier roman de San-Antonio chez un bouquiniste ». Comment lui en vouloir d’accréditer cette légende, puisque c’est à son flair et à sa redoutable technique de vente qu’on doit le succès d’une œuvre qu’il a su très habilement propager auprès d’un vaste public.
Quel est-il, justement, ce public des lecteurs de San-Antonio qui n’a certainement pas sans raison dédié son Histoire de France iconoclaste « à tous les étudiants de France, qui sont mes amis » ? Il n’a pas fallu de sondage officiel pour se rendre compte de l’impact des aventures du commissaire San-Antonio sur une génération, celle des baby-boomers, avide de nouveauté.
Rappelons que c’est l’époque où le feuilleton radiophonique Signé Furax fait rire toute la France et où surgissent en pleine lumière les auteurs inspirés de la bande dessinée Astérix, Goscinny et Uderzo. Dans les cours de récréation des lycées, les potaches s’échangent furtivement les romans de San-Antonio, sous le regard condescendant de leurs profs qui se mettent eux aussi à la lecture de cette prose inventive et particulièrement réjouissante. Mieux ! de très dignes professeurs d’université se laissent gagner par la san-antoniomania. C’est le cas de Robert Escarpit, éditorialiste au Monde, lui-même romancier et qui dirige à Bordeaux le Centre de sociologie des faits littéraires…
Mais ce dont se réjouit secrètement Frédéric Dard, c’est de se savoir lu par toutes sortes de gens, et notamment par ceux qui, naguère, ont consacré le talent de son mentor Marcel Grancher, le lectorat français de base, pourrait-on dire, qui se sent proche de San-Antonio et flatté par sa philosophie pleine de bon sens. La France profonde, irrespectueuse, goguenarde et indisciplinée tient là un auteur qui lui parle vraiment, à cœur ouvert, et n’a de cesse d’exalter les vertus gauloises. L’académie Rabelais décerne en 1964 son prix à Votez Bérurier, et l’accueille triomphalement en son sein, célébrant l’événement de façon toute rabelaisienne, au restaurant tenu par le Lyonnais Louis Prin, boulevard Haussmann.
Les éloges pleuvent sur Frédéric. Emboîtant le pas à Cocteau, le philosophe Denis de Rougemont souhaite « que la série des San-Antonio ne s’arrête jamais ». Le Monde souligne « les envolées céliniennes, les jeux de mots allaisiens, les images renardesques et une façon de conter qui vaut tous les Pierre Benoit ». Quant au franc-tireur du roman policier français, il reçoit l’hommage de ses confrères Boileau-Narcejac, sous la forme d’une jolie formule exprimée dans L’Express : « San-Antonio, c’est La guerre des boutons pour adultes. »
La télévision s’intéresse enfin à lui. Un long reportage lui est consacré dans Sept jours du monde, sur l’unique chaîne de l’O.R.T.F. Il est filmé dans un entrepôt du Fleuve Noir où s’empilent généreusement des milliers d’exemplaires de ses propres romans, et le journaliste Christian Bernadac lui demande insidieusement :
« N’êtes-vous pas gêné de vendre autant de livres que Mauriac, Maurois ou Gilbert Cesbron ?
Visiblement agacé, Frédéric lui rétorque :
— M. Mauriac fait partie de l’Académie française et il est peu probable que j’en fasse jamais partie… Si quelqu’un doit être gêné, ce n’est pas moi, c’est le public qui achète mes livres de préférence à ceux de Cesbron ou de Mauriac…
— Finalement, ce n’est pas le même public, lance, dédaigneux, l’interviewer.
Frédéric sourit modestement :
— Je me demande si on ne lit pas San-Antonio pour se reposer de Mauriac… »
23.
Vers l’abîme
En 1963, lorsque Françoise Carpentier met au monde son premier enfant, Fabrice, son mariage commence à battre de l’aile. Frédéric est le parrain de l’enfant — nouveau signe moqueur du destin — et sent plus que jamais son cœur battre pour cette jeune femme dont il sait bien qu’il ne lui est pas indifférent. La vie s’est, semble-t-il, chargée de réduire à néant ses espoirs secrets. Leurs chemins, pourtant, se croisent de plus en plus souvent et c’est à Courchevel, dans les premiers jours de l’année 1964, que leur amour explose littéralement. Françoise, de plus en plus malheureuse en ménage, a suivi les conseils de sa tante Gilberte et décidé de prendre le large. Frédéric a l’habitude de convier chaque soir ses amis dans un restaurant bâti tout en haut des pistes et tenu par un excentrique nommé Bouvet. On y est à l’aise et, plutôt que de payer sa note, chacun verse son obole dans une énorme chaussette de montagnard. Au cours d’un dîner auquel elle participe aux côtés de son père, Françoise s’entretient de ses malheurs avec Frédéric. Tous deux s’avouent leur amour, sans qu’Armand de Caro n’en sache rien. L’important pour eux sera que cette liaison demeure secrète.
Commence alors une période qui ressemble singulièrement à la mélodramatique aventure du docteur Geoffroy du Cahier d’absence. Dans ce roman, décidément prémonitoire, le héros, épris d’une lycéenne amie de son fils, a loué pour leur idylle, à l’insu de sa famille, une chaumière romantique dans la région parisienne. Il murmure à sa maîtresse : « Nous irons en Suisse pour y attendre vos dix-huit ans… Les bords du Léman, vous connaissez ? » C’est dire si l’idée d’une fuite vers le pays que Marcel Prêtre lui a naguère fait découvrir hante déjà Frédéric. Mais n’anticipons pas…
Les deux amants, dès leur retour à Paris, vont continuer à vivre chacun de son côté, comme si de rien n’était. Pour Frédéric, c’est un déchirement de tous les instants.
Le romancier, rongé par le remords qu’il éprouve vis-à-vis des siens, ne peut confier qu’à sa machine à écrire le désarroi qui s’est emparé de lui. Le roman qu’il publie au printemps, La pelouse, traduit à la manière d’un cauchemar ses sentiments profonds. On y voit un quadragénaire français tenter de retrouver dans le décor froid et déshumanisé d’Édimbourg une jeune femme rencontrée par hasard sur la Riviera. Il finit par découvrir que la belle évanescente, telle la Lady Fantôme de William Irish, s’est jouée de sa propre candeur d’amoureux transi et a fait de lui le meurtrier de son mari… Dans un autre livre, La mort en laisse, le dernier récit d’espionnage publié sous le pseudonyme de Frédéric Charles, il lance ses personnages dans une aventure ayant pour cadre une contrée imaginaire.