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Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio

Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Frédéric Dard, le romancier français le plus lu de la seconde moitié du XXe siècle, demeure un créateur mal connu de ses contemporains. La faute en incombe sans nul doute à San-Antonio, son double littéraire au succès phénoménal.
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
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Le tournage commence au cœur de l’hiver 1959. Frédéric, drapé dans un pardessus mastic et une fausse indifférence à ce qui se passe sur le plateau, supporte mal d’être sans cesse ramené aux réalités d’un métier qu’il connaît à peine par son jeune assistant au demeurant fort compétent. Chacune des idées originales qu’il tente d’imposer suscite l’embarras des techniciens, si bien que le film bientôt lui échappe. Le résultat, sans être catastrophique, est assez médiocre. Interviewé peu après, Frédéric admet, sur un ton désabusé : « Jamais personne ne m’a autant trahi que moi-même. Dans le livre, j’avais imaginé la vie d’un homme traqué qui avait eu recours à la chirurgie esthétique pour transformer son visage. » Ce n’est plus le cas dans le film dont le personnage principal est joué par le séduisant Paul Guers. À la fin de l’entretien, Dard avoue au journaliste : « Ma vraie longueur d’ondes, c’est le bouquin. Là, on est vraiment son maître. »

Depuis leur escapade à Hambourg, et malgré l’incident avec José Bénazéraf, Yves Allégret et Frédéric Dard se revoient fréquemment. Ils se retrouvent régulièrement aux Mureaux pour y travailler à un scénario inspiré par le roman de Frédéric, Le tueur en pantoufles. Ils imaginent Bourvil dans le rôle de l’assassin-poète. Frédéric se rend aussi au Tremblay, chez Allégret, qui partage la vie de la comédienne Michèle Cordou. L’alcool est un des moteurs de leur collaboration. Après Bourvil, ils envisagent de proposer le rôle à Francis Blanche, qui les invite à dîner. Plutôt que de leur donner son adresse, l’acteur, en guise de carte de visite, leur confie un billet de cinq cents francs sur lequel il a inscrit le chiffre 16. La coupure est à l’effigie de Victor Hugo. L’auteur des Misérables habitait place des Vosges… L’énigme est résolue in extremis, mais la soirée se passe mal. Michèle Cordou et l’excentrique partenaire de Pierre Dac ont des mots.

La malédiction du Tueur en pantoufles — ce livre de Frédéric qui, faute d’avoir été diffusé en librairie, n’a décidément pas de chance — est complète : il ne sera jamais porté à l’écran. La relation Allégret-Dard n’en sera pas altérée, au grand dam d’Odette qui n’apprécie guère de voir Michèle Cordou et le cinéaste entraîner son époux dans un tourbillon qu’elle juge malsain. L’activité de Frédéric, même marginale, dans le milieu du cinéma, fragilise en effet un équilibre déjà mis à mal par l’absorbant labeur de l’écrivain. Celui-ci s’épuise nerveusement à sa machine et, la nuit venue, n’arrive plus à trouver le sommeil. Alors, il se relève pour écrire encore, descend à la cuisine où il pille le réfrigérateur. Il ne cesse depuis quelque temps de prendre du poids, ce qui ne fait qu’aggraver son malaise existentiel… Mais comment rompre un engrenage né de son propre désir de réussite matérielle et de succès ?

Les Dard vivent à présent dans l’aisance. Chaque dimanche, ils courent les antiquaires de la région parisienne, avec une prédilection pour les meubles de style Louis XIII. Le pavillon des Mureaux se métamorphose. On envisage même de creuser une piscine à l’arrière de la bâtisse, mais cette idée est bientôt abandonnée. Les enfants grandissent sous le regard d’un père aimant mais de plus en plus réfugié dans son monde imaginaire.

Un jour, Frédéric — qui, depuis longtemps, refuse de s’épancher en famille sur sa production littéraire — donne à Patrice, alors âgé de quinze ans, l’autorisation officielle de lire ses romans.

— Je les ai déjà tous lus, répond l’adolescent timide, osant à peine avouer l’admiration qu’il voue à l’auteur des San-Antonio que ses camarades de classe et lui dévorent en cachette.

21.

Cauchemars

La critique littéraire des années cinquante ne concède pas encore au genre policier le statut dont il jouit aujourd’hui, pour une raison souvent objective si, pour l’essentiel, on le compare au roman dit noble. Dans le cas de Frédéric Dard, auteur à présent d’une quinzaine de livres de facture atypique, à l’atmosphère troublante, à l’écriture limpide mais entêtante, quelques critiques attentifs mais aussi les lecteurs ont compris qu’ils avaient affaire à un véritable écrivain. Et même s’il opère sur un terrain résolument populaire, imposé par la marque dont il porte en quelque sorte le « maillot » — ce Fleuve Noir omniprésent dans les Maisons de la Presse naissantes et dans les kiosques de gares —, Dard se démarque aisément du nombre de plus en plus grand d’auteurs policiers français. L’adaptation de certains de ses livres au cinéma est sans doute pour une part dans l’intérêt qu’on lui porte, ce qui compense l’étonnant mutisme de la presse concernant le phénomène qu’il incarne déjà comme auteur à deux têtes particulièrement prolifique. De son côté, le milieu des auteurs policiers hésite encore à lui rendre hommage, comme pour sanctionner sa solitude de coureur de fond.

En vérité, Frédéric ne fait qu’amorcer un parcours qui le tiendra toujours à distance respectueuse du peloton de ses confrères. Ayant coupé les ponts avec son passé lyonnais et la fraternité un peu louche, faite de renvois d’ascenseur et de mesquineries plus ou moins déguisées, du milieu littéraire, il préfère passer pour snob plutôt que de frayer avec ses pairs. D’autant que ceux-ci ne sont pas toujours tendres à son égard, tel Léo Malet, l’auteur malheureux d’une série de Nouveaux mystères de Paris, qui supporte mal le succès de son jeune concurrent. Nulle rivalité, cependant, ne l’oppose aux Boileau-Narcejac, qui occupent avec lui le terrain du « suspense psychologique », d’autant que Frédéric éprouve une vive sympathie pour Pierre Boileau, nourri comme lui de romans populaires et des exploits des Pieds Nickelés.

L’évolution de San-Antonio — saga et personnage — témoigne des effets d’une réclusion volontaire. Le « for intérieur » de l’auteur ressemble de plus en plus à un camp retranché résonnant de prises de position, d’invectives et de tonitruants calembours émanant d’une personnalité résolument hors du commun. À ces éclats de voix répondent, en sourdine, mais de façon complémentaire pour ceux qui savent entendre, les gémissements d’un moi désespéré présent dans les romans noirs signés Frédéric Dard. Ceux-ci charrient le mal de vivre quotidien de leur auteur, de plus en plus empêtré dans l’univers glauque d’une petite ville des bords de Seine qu’il ne cite jamais dans ses fictions mais qui y tient une place prépondérante.

Deux d’entre elles, parues en 1959, ont pour cadre le décor de ce désenchantement. Les scélérats, d’abord, né d’une façon très particulière. En rentrant de Paris, un soir de printemps, Frédéric est assailli par la forte odeur provenant des champs de choux d’Aubergenville, une commune proche des Mureaux. Cette sensation triviale fait aussitôt surgir en lui un personnage : une pauvre gamine, élevée à la diable dans ces parages, et qui se met à parler dans sa tête.

« Moi qui aime la nature, j’ai horreur des cultivateurs de par ici, parce que ce ne sont pas de vrais paysans. » L’invention du romancier, mise en émoi par « l’odeur » de sa propre nostalgie des terres de Saint-Chef — la vraie campagne —, précipite bientôt la jeune créature dans une aventure angoissante et sensuelle. Engagée par un couple d’Américains déracinés, totalement déplacés dans le paysage de la banlieue parisienne, elle tombe amoureuse de son patron, malheureux en ménage. La suite de l’histoire confirme le pressentiment né avec l’odeur de choux et fait de ce roman terrifiant par sa banalité de fait divers un chef-d’œuvre de hantise.

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