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Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio

Электронная книга - «Frédéric Dard ou la vie privée de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Frédéric Dard, le romancier français le plus lu de la seconde moitié du XXe siècle, demeure un créateur mal connu de ses contemporains. La faute en incombe sans nul doute à San-Antonio, son double littéraire au succès phénoménal.
Suivre les premiers succès d'un très jeune écrivain lyonnais encouragé par Simenon, puis, à Paris, le nouveau départ de Frédéric comme dramaturge aux côtés de Robert Hossein, sa collaboration comme scénariste avec les cinéastes Gérard Oury, Edouard Molinaro ou Yves Allégret.
Enfin revenir sur la naissance hasardeuse du commissaire San-Antonio en 1949 et la consécration de ce personnage de fiction devenu en quelque sorte auteur de la saga trépidante que l'on sait.
A travers ce portrait en action, on partagera les émois, les coups durs et les temps forts d'une vie d'homme épris d'absolu, dans un monde qu'il juge avec tendresse mais sans concession avec ce tempérament hors du commun qui fait sans conteste de Frédéric Dard l'homme de lettres le plus libre de notre époque.
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— Dard, vous m’avez beaucoup plu. Revenez demain soir, je vous attends !

Il invoque le premier prétexte qui lui vient à l’esprit pour décliner l’invitation. Il ne reverra jamais plus Édith Piaf.

Au cours de l’année 1958, Frédéric a publié coup sur coup plusieurs romans noirs qui témoignent de l’aisance accrue avec laquelle l’écrivain parvient à peindre les milieux les plus divers et à y intégrer des personnages qui se démarquent des stéréotypes qu’il utilisait commodément au début de sa carrière. Ma sale peau blanche a valeur de peinture sensible et originale d’une communauté que Dard a croquée sur le vif. Avec Le tueur triste, il met en scène un sordide truand italien égaré dans l’univers étouffant et sournois de la petite-bourgeoisie française au fil d’un récit très émouvant que la critique aurait certainement salué s’il avait paru dans la Série Noire. Dans Une gueule comme la mienne, Frédéric recourt au souvenir douloureux de la guerre pour camper Jean-François Roy, un écrivain collabo qui refait surface après un exil de treize ans et tombe dans le piège que lui tend un journaliste machiavélique. En échange de sa protection, ce triste sire publiera sous son propre nom les articles écrits par Roy. Lorsque celui-ci tombe amoureux de la femme du journaliste, un tour d’écrou est donné à cette curieuse histoire dont les protagonistes rivalisent de cynisme. Roy prétend « n’aimer que les femmes hypocrites et vicieuses » et paraît goûter la relation sadomasochiste qui s’est instaurée entre les membres de ce trio infernal. La veulerie de l’écrivain nazi n’a d’égale que la crapulerie de ses hôtes et la terreur émanant de ce huis clos éclipserait presque la dimension policière qui n’apparaît bien souvent dans les romans de Frédéric qu’à la fin.

Ce drame parfaitement réglé intéresse le producteur René Modiano, qui en achète les droits. Le réalisateur pressenti est l’Argentin Luis Saslavsky, qui a déjà porté à l’écran Les louves de Boileau-Narcejac. La mise en production du film tarde à venir. Dans l’intervalle, Frédéric travaille pour Victor Merenda, un réalisateur de séries Z, d’abord sur l’adaptation d’une nouvelle d’André Maurois, rebaptisée pour l’écran Sursis pour un vivant, puis comme dialoguiste de la version cinématographique d’une pièce un peu poussive de Robert Thomas, distribuée tantôt sous le titre La nuit des suspectes tantôt sous celui de Huit femmes en noir. Au cours de ce film assez insipide, les spectateurs intrigués voient un policier s’emparer de deux ouvrages, puis les feuilleter en disant :

« — Des clientes pour la morgue… Sérénade pour une souris défunte… Ça n’a pas l’air mal. C’est de qui ? Ah ! De San-Antonio… L’imagination a besoin de support. »

Précisément, l’imagination de Frédéric Dard ne subit aucunement le préjudice de son humeur de plus en plus pessimiste quand la fiction signée de son nom doit céder la place à la mise en scène gauloise et endiablée des San-Antonio. On jurerait même qu’il a pris la décision de forcer la dose de gaudrioles dans la part de plus en plus masquée de sa production. Du poulet au menu, En long, en large et en travers ou La vérité en salade font état d’une exaltation verbale nouvelle due essentiellement à la présence de gags désopilants « interprétés » par les duettistes Bérurier-Pinaud, désormais bien installés dans la saga. Le « vermotisme » dont parlait Jean Cocteau dans sa lettre — en référence au célèbre Almanach Vermot — est omniprésent. Les enquêtes de San-Antonio, après avoir été longtemps envisagées comme de véritables parcours du combattant, évoluent à présent vers un mode plus rocambolesque, plus proche des lectures d’enfance de Frédéric, Ponson du Terrail et Pieds Nickelés confondus. Après avoir souvent fait grincer les dents de ses premiers aficionados, San-Antonio entend à présent les libérer par une franche rigolade.

En dehors de sa collaboration stakhanoviste à la collection « Spécial-Police » — qui, noblesse oblige, lui a concédé une sous-série baptisée « Commissaire San-Antonio » —, Frédéric semble dénué de toute autre ambition d’écriture. Bien sûr, rôde toujours dans sa tête l’idée, de plus en plus saugrenue, d’un « roman pour le Goncourt », mais un examen lucide de sa situation littéraire lui ôte à présent toute illusion. Il ressent l’envie de se lancer dans une entreprise qui est comme un défi au milieu d’un emploi du temps déjà chargé. Frédéric a eu l’idée d’un « gros roman » où s’épancherait enfin sa passion du feuilleton populaire de jadis : abondance de personnages, retournements de situations. Tout ce qu’il n’a jamais pu mener à bien jusqu’ici dans ses œuvres en général assez brèves.

Armand de Caro accueille sa proposition avec d’autant plus de satisfaction qu’il publie depuis quelques années déjà sous forme de gros volumes reliés les œuvres de Robert Gaillard, l’auteur de Marie des Isles et Marie Galante, devenu l’un des best-sellers du Fleuve Noir. Frédéric annonce que le roman s’intitulera Les derniers mystères de Paris, en référence (appuyée) au chef-d’œuvre d’Eugène Sue. Mais à la différence de son illustre prédécesseur, Frédéric n’excède pas les quatre cents pages. Il n’empêche que son intrigue ne manque ni de souffle, ni d’audace et qu’il parvient habilement à forger une histoire noire résolument moderne modelée sur la tradition populaire.

Deux trajectoires s’entrecroisent tout au long du livre. Celle d’Hervé, un séduisant petit provincial tombé sous la coupe de l’odieuse Agnès, femme d’un publicitaire ayant lui-même succombé au charme de la fille née d’un premier mariage d’Agnès, la très délurée Eva. Simultanément, nous pénétrons dans l’univers mystérieux d’un clochard qui pourrait avoir connu des jours meilleurs avant de s’être métamorphosé en un personnage que Paul Féval n’eût pas renié.

Le Paris que Frédéric Dard nous décrit sans excès de fioritures fait étrangement songer à la description qu’un romancier étranger pourrait en faire. La ville est traitée à la manière d’un décor de cinéma — comme dans Croquelune — et l’impression qui s’en dégage nimbe le récit d’une incertitude onirique, magique. Par moments, l’écriture de Dard rejoint celle des films expressionnistes, voire du théâtre et du cinéma de Cocteau, qui dut se délecter à la lecture de ces Derniers mystères de Paris.

Pendant ce temps, René Modiano, ne parvenant pas à mettre sur pied la production du film tiré d’Une gueule comme la mienne, sans cesse repoussée par Luis Saslavsky apparemment peu désireux de s’y consacrer, a une idée surprenante. Il téléphone au romancier pour lui proposer de faire sa première expérience de réalisateur. Frédéric, interloqué, invoque son incompétence en matière de technique cinématographique. Modiano a tout prévu : il lui adjoindra un jeune assistant, un certain Pierre Granier-Deferre. Le romancier accepte et se lance dans l’adaptation de son livre dont il inverse curieusement les pôles, faisant du collabo un écrivain résistant et du journaliste un collabo, l’action se situant à présent sous l’Occupation.

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