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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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Et l’autre :

— Hou ! Il nous a fait peur.

Les Caré ont refermé leurs volets sans prendre le temps de rire. Il y a de la lumière dans la salle. Réflexe professionnel : ouvrir avant Belandoux ! De commentaire en chopine, tout ce monde pourrait bien avoir envie de « sucer une fillette » avant de se recoucher. Au galop, Céline ! Tu sais encore descendre un escalier sur la rampe.

*

La lueur verte agonise, la lueur verte s’éteint. Le clocher, les toits, les façades ont sombré de nouveau dans la nuit, mais les gens alertés par le sifflet, la sirène et le clairon continuent d’affluer. Ça grouille sur la place, ça ricane dans tous les coins. On se dirait à la sortie d’un cinéma qui donne un film drôle. Ce que la méprise de la nuit précédente a commencé, cette mystification l’achève. Pour la première fois depuis plusieurs semaines se donne libre cours une lourde bonne humeur riche d’« Eh ben ! alors », d’interjections grasses, de « plaisanteries de sabot », jetées d’une voix farce. Caré est sur son seuil, à trois pas de moi. Encore ébloui par la lueur du faux incendie, il ne me voit pas. Moi non plus, du reste, je ne reconnais personne dans l’ombre. La place et le ciel sont tous deux d’un beau noir, piqueté de points lumineux, à la différence près qu’en haut les étoiles sont fixes, tandis qu’en bas les feux de cigarettes bougent, se déplacent, se croisent. Ruaux, en arrêtant la sirène, aurait pu rallumer. Mais il doit être en train de lâcher son coup de gueule dans cette confusion. Enfin le tube au néon de La Couleuvre, qui, par l’entrebâillement de la porte, expédie sur le trottoir un pan de lumière crue, éclaire une douzaine de pieds, puis de genoux. Un lot de voix se rapproche :

— L’église, tout de même ! On ne respecte plus rien.

— Qui ? Et s’il n’y avait pas de qui ? Dans un incendie, il n’y a pas forcément un incendiaire.

— Mais, dans une plaisanterie, il y a forcément un farceur.

— Moi, je vais vous dire : on nous a offert ce divertissement pour nous dérouter, pour nous rassurer. À la première occasion…

— L’occasion ! Puisqu’il aime les mariages, il en aura un dans quinze jours. Je marie la petite Dernoux…

Émergent les bustes, puis les têtes. Caré s’efface, laissant pénétrer chez lui, à la queue leu leu, M. Heaume, le curé, Papa, le docteur Clobe, Ruaux, Ralingue, le brigadier, Quelinet, mélange exceptionnel, impossible en toute autre circonstance. Céline suit.

— Ça m’aurait étonné que tu ne sois pas là, microbe ! dit M. Heaume en me cueillant le poignet qu’il tord un peu.

— Ce n’est pas ta place, petite, ce n’est pas ta place ! dit le curé.

Ce n’est pas non plus la sienne, et il hésite à entrer, comme s’il craignait, ce vieux prêtre tout blanc, qu’on ne voit jamais en dehors des offices, d’aventurer sa soutane, de compromettre son prestige — très affaibli d’ailleurs dans ce village dont un grand nombre d’hommes travaillent aux mines et qui se contente de conserver d’innombrables calvaires, niches à saints, ex-voto, vestiges d’une grande dévotion réduite à une mécanique de préjugés, de gestes, de conventions qui ne font plus de la religion qu’une annexe des bons usages. Il reste debout près du docteur Clobe et du brigadier qui, pour des raisons voisines, refuse de s’asseoir et de trinquer. La calotte branlante, il examine et manipule une sorte de godet noirâtre, qui fut sans doute une boîte de petits pois.

— J’en ai trouvé deux dans l’église, dit-il. Dans l’église !

— Ruaux en a trouvé trois dans le cimetière, dit le brigadier. Au jour, on en trouvera certainement d’autres. Il ne les a pourtant pas fabriqués lui-même, ses feux de Bengale.

— Non, fait le docteur Clobe, il y a du carton brûlé à l’intérieur. On a mis chaque feu dans une boîte de conserves, par prudence. Je peux même vous dire qu’il s’agit du gros modèle. À ma connaissance, il n’y a qu’un magasin à Segré qui en vende…

— Alors nous retrouverons l’acheteur.

Impossible bientôt d’entendre quoi que ce soit. De petits groupes d’hommes ne cessent d’entrer. Les tables sont pleines, bruyantes, martelées par le coup de poing d’honneur, qui se donne sur l’angle des phalanges et reste réservé à celui qui paiera la tournée. Mme Caré et Michou, la blouse sur la chemise et les cheveux empaquetés dans un mouchoir, n’en finissent pas de servir du gris et du rouget. Le rire, repiqué dans les pots, va prospérer encore. Le brigadier, le docteur Clobe se laisseront gagner. Et Papa, campé devant son verre d’eau d’Évian et dont l’inutile pétoire, le passe-montagne noir, les yeux rouges rongés d’insomnie ne parviennent plus à avoir l’air farouche, Papa lui-même sera obligé de sourire quand Ruaux, brandissant une autre boîte de conserves, s’écriera joyeusement :

— Toujours Amieux !

Il est vrai que, s’emparant à son tour de la boite, Papa la tournera, la retournera dans ses mains, l’examinera sous tous les angles et cette fois sans sourire, sans exprimer autre chose que la plus évidente, la plus totale perplexité.

XXI

Dimanche matin. Encore une fois, je dus remettre un bol et surveiller ma mère pour qu’elle ne l’enlevât pas dès que j’aurais le dos tourné. Encore une fois, je fus obligée de servir Papa et de subir deux conversations, superposées comme l’huile et le vinaigre et où je jouais, moi, le rôle de la cuiller qui n’arrive pas à les battre ensemble. Exaspérée, je suivis mon père qui filait au jardin et dis assez haut pour que ma mère entende :

— Si ça continue, je sens que je vais devenir sourde et muette.

Zut, à la fin ! Elle me forçait à prendre parti. Comment faire autrement, je vous le demande ? Qu’elle continuât à s’échapper le soir pour rejoindre Claude ou le reçût en notre absence, passe encore ! Mais pouvais-je accepter que dans la maison mon père eût cessé d’exister ? Mme Colu se comportait en veuve, elle ne faisait plus cuire que deux œufs, n’achetait plus que deux escalopes, ne mettait plus que deux couverts. Pas un mot à mon père. Pas un ! Pas même un méprisant : « Colu ! » Pas une réponse. Forcée de le trouver sur son passage en vaquant à ses occupations, elle tournait autour de lui comme on tourne autour d’une table. À moi, elle parlait gaiement, librement, comme si mon père n’était pas là. Devant lui, elle m’avait même dit une fois :

— Depuis que nous sommes seules, tu vois comme nous sommes bien !

En vain lui avais-je répondu : « Je t’en prie, c’est inutile, je n’entrerai pas dans ton jeu. » Elle s’y tenait, elle le poussait jusqu’à ses extrêmes limites. Il fallait que je surveille le téléphone pour l’empêcher de répondre aux clients :

— Non, monsieur, ce n’est pas ici, il y erreur.

Et, tous les jours, il fallait faire le lit de Papa dans cette chambre que ma mère avait rebaptisée « la chambre d’ami » et qu’elle me proposait constamment de transformer en chambre de jeune fille. Tous les jours, il fallait remettre un couvert, céder mon œuf ou la moitié de ma viande à mon père, cirer ses chaussures… Alors elle disait d’un air étonné : « Mais qu’est-ce que tu fais ? » J’en devenais folle ! Je regrettais les scènes de naguère qui duraient ce qu’elles duraient, mais comportaient au moins des repos, des rémissions. L’attitude de Papa, d’ailleurs, n’arrangeait pas les choses. Lui, il entrait dans le jeu, mais à rebours. Au lieu de faire une bonne fois acte d’autorité, d’user au besoin d’une saine violence, il poussait jusqu’au bout son attitude favorite : tout va bien, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il parlait constamment à ma mère, jetant le harpon sur les phrases qu’elle me destinait et auxquelles il affectait de répondre. Et cela donnait, par exemple :

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